Les séances de l’Académie*
*Résumés rédigés par Catherine Adamsbaum, Bernard Bauduceau, Jean-Noël Fiessinger, Nathalie Cartier Lacave, Jacques Delarue, Jacques Hubert, Jean-Pierre Richer, Alain Yelnik
Mardi 14 avril 2026
Séance dédiée : « La presbyacousie, un problème de santé publique et d’économie de la santé »
Organisation : Pierre BONFILS et Patrice TRAN BA HUY,
sous le parrainage de la 2e division et de la commission 4
Introduction
Pierre BONFILS
La presbyacousie résulte du vieillissement de l’oreille interne (cochlée), conduisant à une dégradation du filtrage fréquentiel avec une atteinte des cellules ciliées externes, des cellules transductrices et de la strie vasculaire. Les voies auditives et relais centraux jusqu’au cortex sont aussi affectés.
Cliniquement, cette surdité entraîne l’isolement social (difficultés à comprendre la parole dans le bruit), une fragilité accrue après 75 ans en cas de surdité modérée à sévère, et une corrélation documentée entre perte auditive et symptômes dépressifs.
La prise en charge des aides auditives a profondément changé depuis janvier 2021 avec le déploiement du « 100 % santé ». Si elle a éliminé le renoncement aux soins pour raison financière elle peut créer un problème d’économie de santé dans le domaine de l’hypoacousie.
Le 100 % santé a induit trois concepts clés modifiant la perception de l’appareillage : le dépistage (test réalisé chez l’audioprothésiste plutôt que chez le médecin), le « gratuit » (prise en charge annoncée comme gratuite), et « Alzheimer » (lien suggéré entre presbyacousie et maladie d’Alzheimer).
Une analyse lucide de ces trois concepts clés s’impose, en questionnant ces termes et leurs implications.
Les trois exposés couvrent l’épidémiologie de la presbyacousie, l’évolution des modalités de prise en charge et ses impacts économiques, le lien aides auditives-Alzheimer, la place réelle de l’audition dans l’expérience du patient, et les limites techniques des appareils face à la physiopathologie.
Un bilan économique du « 100 % santé » conclut à la nécessité de garde-fous pour préserver la pérennité du système solidaire.
Presbyacousie : épidémiologie, physiopathologie, évolution, liens avec les troubles cognitifs
Pierre BONFILS
La presbyacousie représente un enjeu majeur de santé publique : avec le vieillissement démographique, la France comptera près de 8 millions de personnes concernées par une perte auditive d’ici 2030 (seuil OMS à partir de 25 dB).
La dégradation de l’audition reste hétérogène : après 70 ans, 35% conservent une audition normale ou subnormale, tandis qu’une minorité présente des formes sévères.
Avant le « 100 % santé », environ 40% des patients suivis aboutissaient à l’achat d’aides auditives, après avis ORL et évaluation du retentissement sur la qualité de vie.
La distinction clé : le dépistage ne vaut pas diagnostic.
Une « bonne indication » repose sur l’analyse de la gêne, du retentissement sur la vie du sujet suffisamment importante pour justifier l’appareillage. La mesure du déficit par un audiogramme vient dans un second temps. L’appareillage n’est pas une réponse universelle ; la sélection médicale demeure essentielle, notamment pour les pertes légères.
Il convient en effet de ne proposer qu’avec prudence un appareillage à ces derniers (entre 25 et 40 décibels de perte), le rapport bénéfice/contrainte/coût n’étant pas optimal.
Or le conseil d’achat d’une aide auditive à un sujet presbyacousique, dépend de qui il consulte : 13 % des médecins généralistes conseillent directement l’achat, les ORL 48 % après un bilan médical otologique, et les audioprothésistes 93 %.
L’impact économique va varier selon les scénarios. Un appareillage « strictement médical » concernerait environ 3,3 millions de personnes (seuils autour de 35–40 dB en 2030) et un coût potentiel de 7 milliards d’euros si on appareillait tous les patients consultant. Un modèle fondé sur dépistages et seuils abaissés doublerait cet ordre de grandeur (jusqu’à 14 milliards d’euros). La différence entre les deux, comme l’oreille vieillit d’environ 5 dB tous les 5 ans, serait un appareillage dix ans plus tôt qu’en cas de sélection médicale préexistante.
Concernant l’ Alzheimer, si un dysfonctionnement auditif central pourrait s’inscrire dans des processus de déclin cognitif, les essais randomisés ne montrent pas de bénéfice clair des aides auditives pour prévenir la démence dans la population générale. L’effet reste au mieux très modeste dans certains sous-groupes à haut risque.
La préservation d’une « sobriété » clinique garantissant la pérennité du système, se décline dans la presbyacousie par la réaffirmation du rôle du médecin dans la sélection des patients qui en tireront un bénéfice réel.
Presbyacousie : appareillage et audition centrale – de l’audibilité à la restauration d’une perception naturelle ?
Paul AVAN
La presbyacousie pose la question centrale de l’« audibilité » : il ne suffit pas d’amplifier le son.
Pour lever un handicap, il faut restaurer une perception utile dans la vie quotidienne, en situation de communication.
Techniquement, l’appareillage repose sur une chaîne à trois maillons : les audioprothèses (traitement/amplification), la personne (réglages et adaptation), et la cochlée (organe sensoriel). Or, dans la presbyacousie, la cochlée est lésée (cellules sensorielles et/ou connexions neuronales), et le cerveau âgé peut bien comprendre dans le silence, mais doit fournir un effort et peut faire des erreurs dans les situations réelles.
Précision sémantique concernant l’ “audioprothèse” : ce n’est pas une prothèse qui rétablit à l’identique, mais une orthèse qui corrige certaines distorsions tout en en laissant d’autres.
En effet, la qualité perçue n’est jamais strictement restaurée : dans une cochlée normale, les résonateurs cellulaires sélectionnent et amplifient de façon sélective certaines fréquences, avec une compression naturelle qui adapte la dynamique. Quand ces résonateurs disparaissent, l’audition doit être “compensée” par une amplification électronique.
Cette substitution rend le son audible, mais peut produire des distorsions : amplifications excessives pour certains niveaux (le pianiste qui tape la touche « do » va également entendre un peu de « ré, mi, fa »), sensations “métalliques” (dues à des réponses qui n’auraient pas lieu normalement).
Une proportion significative de personnes ne retrouve pas l’amélioration attendue pour ses interactions sociales, voire ressent un inconfort, amenant à l’abandon de l’appareillage
La personnalisation des réglages est donc cruciale (le prix de vente d’une audioprothèse inclut les temps de réglage), avec un compromis réglage/usage.
La gêne en environnement bruyant est l’autre grand obstacle. Les algorithmes de traitement du bruit peuvent être insuffisants car ils décident “pour l’utilisateur” de ce qui est important, au détriment de l’information et de l’attention. Plusieurs stratégies correctives peuvent être appliquées : la directivité pilotée (notamment via smartphone) pour isoler une source, mais avec des limites (sécurité notamment), et des traitements “moins interventionnistes” qui respectent la spatialisation. Le principe défendu : laisser le cerveau utiliser la ségrégation spatiale (stéréophonie), car forcer le bruit à devenir identique en niveau dans les deux oreilles peut aggraver la compréhension.
Presbyacousie : aide auditive et économie de la santé
Patrice TRAN BA HUY
1) Contexte
Le retentissement de la presbyacousie est aussi sociétal (communication, isolement, risque de dépendance), mais l’imputation économique directe est complexe car les conséquences (dépression, chutes, dépendance, etc.) ne sont pas “facturables” comme liées de manière certaine à l’audioprothèse. L’analyse se fait surtout sur le parcours de soins : consultation, audiogramme et adaptation.
2) Constats économiques (loi « 100% Santé »)
Depuis la réforme « 100% Santé » (janvier 2021), le marché est structuré en deux niveaux :
– Panier 100% (classe “entrée de gamme”) : prothèse à prix limite 950 €, avec prise en charge Sécurité sociale 240 € + mutuelles 710 €, incluant adaptation/suivi et surtout garantie 4 ans. Le reste à charge est décrit comme quasi nul (quelques dizaines d’euros au plus, selon les cas, et parfois rien en cas de dépistage gratuit).
– Panier libre (classes supérieures) : pas de prix limite, remboursement Sécurité sociale 240 € et reste à charge variable, pouvant conduire à des restes à charge importants (jusqu’à dépasser 2 500–3 000 € bilatéralement).
Effet positif majeur : la réduction du renoncement aux soins pour raisons financières, avec un enjeu d’équité (limiter l’isolement chez les seniors).
Effets secondaires préoccupants : dynamique commerciale et augmentation des volumes, avec une hausse importante du nombre de prothèses vendues autour de la période 2021–2022.
Coûts : l’Assurance maladie (données Sécurité Sociale) rembourserait plusieurs centaines de millions d’euros sur la période/les classes concernées, mais la charge semble aussi nettement se déplacer vers les mutuelles(contribution mutuelle potentiellement proche du milliard)
Des dérives sont également apparues :
– Fraudes, avec des mesures récentes visant à les limiter.
– Publicité jugée trop incitative (problèmes éthiques et médicaux).
– Prescription non contrôlée : rappel du cadre de la primo-prescription des aides auditives (ORL ou MG ayant validé un DPC en otologie médicale) et inquiétude sur la part des prescriptions hors cadre.
– Renouvellement : difficulté potentielle d’interprétation/usage pratique de la garantie 4 ans, avec des renouvellements perçus comme parfois non justifiés médicalement, ce qui pourrait poser problème en soutenabilité.
Implications pour la pratique :
Le message principal est double : la réforme améliore l’accès, mais une part du dispositif peut être fragilisée par le “100% Santé”.
En pratique il conviendrait de :
Sécuriser le cadre de prescription (notamment primo-prescription)
Veiller au respect des conditions de compétence (DPC otologie médicale pour le MG). En cas de doute, s’appuyer sur les filières ORL/audiologie et harmoniser les pratiques.
Évaluer le “besoin clinique” avant l’appareillage
La surdité “fonctionnelle” doit être appréciée au-delà du seul seuil audiométrique ou de la pression publicitaire. La discussion doit intégrer :
– retentissement sur la communication quotidienne, l’autonomie et la participation sociale,
– capacité de suivi/adhérence au dispositif,
– attentes du patient.
Être prudent sur la publicité et les dépistages “gratuits”
Informer les patients, éviter les décisions guidées uniquement par le marketing, et rappeler les limites : appareiller aide souvent à améliorer l’audition, mais ne “reconstruit” pas les lésions cochléaires ; les bénéfices dépendent du degré de perte, de l’adéquation du réglage et du port effectif.
Questionner la logique de renouvellement
Avant renouvellement, rechercher une aggravation objective/subjective, panne, et vérifier la pertinence clinique (plutôt que considérer la garantie 4 ans comme un déclencheur systématique).
En synthèse, la presbyacousie doit rester un problème de santé évalué médicalement, tout en tenant compte du risque de dérives économiques introduites par la forte solvabilisation et la dynamique de marché : le rôle du MG est central pour garder une indication pertinente, contrôlée et médicalement justifiée.
