Publié le 24 mai 2022

Le Service de Santé des Armées dans la crise Covid-19

Organisateurs : Henri JULIEN et Yves BUISSON

 

Résumés des séances de l’Académie*

* Par Catherine Barthélémy, Pierre Brissot, Martin Danis, Vincent Delmas, Francis Michot

 

 

Dans son introduction, Henri Julien, Membre de l’Académie nationale de médecine, souligne que la crise covid-19 a été dominée par des incertitudes et une rupture :

– incertitudes devant un virus nouveau, une maladie nouvelle, un traitement médical inconnu, des mesures d’hygiène et le confinement, un vaccin novateur.

– une rupture marquée par l’inadéquation brutale entre l’augmentation massive des besoins et les moyens disponibles, générant des contre-mesures techniques, organisationnelles et logistiques.

Dans cette situation exceptionnelle, le Service de Santé des Armées a apporté ses appuis logistique, technique et humain.

 

Les actions du service de santé des armées face à la crise COVID-19 : sur mer et au-delà des mers, toujours au service des hommes ! par Éric MEAUDRE (École du Val-de-Grâce, Paris. Service d’anesthésie-réanimation, hôpital d’instruction des armées Sainte-Anne, Toulon).

Soigner au plus près des combats, telle est la mission du service de santé des armées (SSA) français. Au-delà de cette mission, le SSA participe de manière significative à la santé publique et à la conception des plans gouvernementaux de gestion des risques destinés à faire face aux crises sanitaires et aux menaces terroristes. Le service de santé des armées s’est ainsi naturellement engagé dans la lutte contre la COVID-19. En quelques semaines seulement, le SSA a développé des capacités médicales ad hoc pour soutenir les autorités sanitaires nationales. Il a mis en œuvre des capacités d’évacuations médicales collectives par voies aérienne et maritime. Un hôpital militaire de campagne, dédié aux soins intensifs, doté de trente lits de réanimation, a été déployé en moins de sept jours en soutien de l’hôpital civil à Mulhouse. Plus tard, des modules militaires de réanimation ont aidé des centres hospitaliers débordés par l’afflux de malades COVID-19 en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à Mayotte et en Nouvelle-Calédonie. Une cellule de crise COVID-19 a permis de coordonner les actions des forces armées françaises dans le cadre de la lutte contre la pandémie. Le centre d’épidémiologie et de santé publique des armées a fourni toutes les informations nécessaires pour guider les processus de prises de décisions. Les centres médicaux des armées ont organisé les soins primaires pour les patients militaires, avec un large recours à la télémédecine. Les services de secours de la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris et du Bataillon des marins-pompiers de Marseille ont assuré la prise en charge préhospitalière des patients atteints de COVID-19. Les huit hôpitaux d’instruction militaire français ont coopéré avec les agences régionales de santé pour permettre la prise en charge hospitalière des patients les plus graves, mais aussi créer de novo des centres de vaccination. La chaîne de ravitaillement médical des armées a soutenu tous les déploiements d’unités médicales opérationnelles en France et à l’étranger, faisant face à une pénurie croissante de matériel médical. L’institut de recherche biomédicale des armées a réalisé des diagnostics, s’est engagé dans de multiples projets de recherche, a mis à jour quotidiennement la revue de la littérature scientifique sur la COVID-19 et a fourni des recommandations d’experts sur la biosécurité. En tant qu’acteur du service public de santé, le SSA a joué un rôle majeur dans la vaccination de la population dès le mois de janvier 2021 administrant 1 500 000 doses vaccinales au profit de la population française. Enfin, les étudiants des écoles militaires de santé de Lyon-Bron se sont portés volontaires pour participer à la lutte contre la pandémie de COVID-19. En conclusion, dans une crise médicale sans précédent, le SSA a engagé de multiples actions innovantes et adaptatives, toujours en cours, dans la lutte contre la COVID-19. La collaboration entre les systèmes de santé militaire et civil a renforcé leur objectif commun : sauver le plus grand nombre de vies.

 

Réponse du service de réanimation d’un Hôpital d’Instruction des Armées à la première vague de COVID-19 par Jean-Pierre TOURTIER (HIA Bégin, service d’anesthésie-réanimation, Saint-Mandé. Centre Borelli UMR 9010/Université Paris-Saclay, ENS Paris-Saclay, CNRS, SSA, Université de Paris, Inserm, Gif-sur-Yvette).

En mars 2020, pour répondre à la première vague de l’épidémie de COVID-19 en Île-de-France, la réanimation de l’Hôpital d’instruction des Armées (HIA) Bégin, situé à Saint-Mandé, opère une importante transformation : 4 lits d’unité de surveillance continue (USC) sont ajoutés aux 8 lits déjà dédiés à la réanimation et, sur le modèle des structures médico-chirurgicales déployées en opération extérieure, un nouveau service de réanimation éphémère est créé. Cette stratégie d’augmentation du capacitaire a pour objectif de répondre à un enjeu crucial : garantir des soins sûrs et de qualité avec des ressources limitées. A partir d’un cahier des charges précis, bénéficiant de l’indispensable renfort en personnels et en matériels, vingt chambres de réanimation supplémentaires sont équipées dans le service de cardiologie de l’hôpital. Ainsi, un total de trente-deux lits (augmentation de 300 %) est disponible à partir du 20 mars. Au total, 113 patients seront pris en charge entre le 12 mars et le 18 mai 2020. La saturation a été en partie évitée par l’évacuation de seize patients stables en TGV médicalisés vers les régions moins impactées (opération CHARDON). L’impact de ce transfert est en cours d’évaluation par l’étude multicentrique TRANSCOV. Le service s’est impliqué également dans différentes activités de recherche, dont l’essai académique européen Discovery évaluant l’efficacité de plusieurs antiviraux et le registre Covid’anesthésie sous l’égide de la société française d’anesthésie réanimation (SFAR). Laisser le bloc opératoire et la salle de surveillance post-interventionnelle en partie fonctionnels a permis de reprendre rapidement l’activité chirurgicale programmée en sortie de crise, tout en conservant la réanimation éphémère disponible en cas de rebond épidémique, comme à l’automne 2020, puis au printemps 2021.

 

Gestion de l’épidémie de COVID-19 au sein du groupe aéronaval (janvier – avril 2020) par le Centre d’épidémiologie et de santé publique des armées par Jean-Baptiste MEYNARD (Direction de la formation, de la recherche et de l’innovation du service de santé des armées, Val-de-Grâce. UMR 1252 – Sciences économiques et sociales de la santé et traitement de l’information médicale – SESSTIM – INSERM/IRD/Aix-Marseille Université, Faculté de Médecine. École du Val-de-Grâce, Val-de-Grâce, Paris).

Face à l’épidémie de COVID-19 survenue au sein du groupe aéronaval et du porte-avions nucléaire Charles de Gaulle, le centre d’épidémiologie et de santé publique des armées (CESPA) a mis en œuvre une investigation (janvier-avril 2020) dont les objectifs étaient d’identifier les voies possibles d’introduction du virus, de décrire les caractéristiques de l’épidémie, de décrire et modéliser la dynamique de diffusion de l’épidémie. Au terme d’une enquête téléphonique, les diagnostics biologiques ont été transmis par les antennes médicales. Une analyse temps/lieu/population a été réalisée, ainsi que la description des tableaux cliniques avec leurs facteurs d’exposition. Le taux de reproduction instantané Rt de l’épidémie a été modélisé. Une analyse spatiale de l’épidémie à bord a été réalisée. Quarante-trois génomes viraux ont été séquencés et comparés aux bases de référence. Pour 1767 marins, 1568 (89%) ont participé à l’enquête téléphonique et 1064 (67,9%) étaient des cas confirmés. Quatre profils de patients ont été décrits : les asymptomatiques (13,0%) ; les symptomatiques aspécifiques (8,1%) ; les symptomatiques spécifiques (76,3%) ; les cas graves (2,6%). En analyses univariée et multivariée, l’âge, le surpoids et l’obésité étaient associés de manière significative au risque d’avoir une forme grave. Fumer était un facteur protecteur. La cinétique d’évolution du Rt était en faveur d’une introduction du virus dès la fin février avec une réintroduction lors de l’escale de Brest. Les introductions multiples du virus expliquent l’ampleur de l’épidémie favorisée par la promiscuité à bord et les lieux de couchage collectif notamment. Une analyse des génomes viraux excluait une introduction et une propagation d’une souche unique. 

Malgré les mesures de contrôle prises, une épidémie est survenue; les tableaux cliniques souvent pauci-symptomatiques ont entrainé un retard à l’identification. Le CESPA a réalisé cette investigation épidémiologique dans un délai fortement contraint, montrant tout l’intérêt de son modèle de santé publique intégrée.

 

L’Institut de recherche biomédicale des armées (IRBA) et l’épidémiologie des eaux usées : intérêt pour les forces armées par Mickaël BONI (Institut de recherche biomédicale des armées, Brétigny-sur- Orge. Groupement d’intérêt scientifique Obépine).

L’Institut de recherche biomédicale des armées (IRBA), largement impliqué dans la recherche sur le SARS-CoV-2, a cofondé le réseau sentinelle Obépine chargé de détecter, qualifier et quantifier le génome du virus dans les eaux usées en France. Durant cette pandémie, l’épidémiologie des eaux usées est un outil de surveillance épidémique au coût limité (75 000 Euros pour 200 stations par semaine couvrant environ 40 % de la population française) et un outil de santé publique de premier ordre pour évaluer la dynamique virale dans les populations et l’environnement. Les travaux de recherche menés par Obépine ont démontré la faible infectiosité des matières fécales et des eaux usées et permis de détecter, en avance de phase, les vagues épidémiques liées aux nouveaux variants. L’IRBA a adapté cet outil performant au suivi des infections virales sur le porte-avions Charles de Gaulle à la suite d’une première épidémie à bord en 2020. Cet outil de surveillance a facilité la gestion du risque de contamination virale à bord lors des escales et des entrées de personnels. La lutte contre la circulation virale permettant le maintien de la capacité opérationnelle repose sur un ensemble de mesures : vaccination du personnel, suivi des eaux noires par PCR pour la détection d’une circulation virale, capacité de diagnostic par PCR des sujets symptomatiques ou contacts pour l’identification et le suivi des cas. Cet outil innovant peut être réorienté vers la recherche d’autres agents pathogènes dans les eaux noires, voire à terme permettre d’assurer une surveillance sanitaire des militaires, en mer ou à terre, en métropole ou sur une base outre-mer.