Publié le 5 janvier 2021

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Intervention de Jean-François Mattei

Président pour l’année 2020

(Seul le prononcé fait foi)

 

 

Monsieur le Président de l’Académie Nationale de Médecine, élu pour l’année 2021 qui commence, cher Bernard Charpentier,

Monsieur le Secrétaire Perpétuel, cher Jean-François Allilaire,

Chères consœurs et chers confrères,

Mes premiers mots seront pour vous souhaiter, ainsi qu’à vos proches, une année la meilleure possible. La démarche est banale, mais je la fais avec cœur car nous formons une véritable famille. J’ai vraiment le sentiment de partager avec vous des valeurs communes au service des autres. Cela tisse des liens solides. D’ailleurs nous venons, en quelques mois, d’en apporter la preuve.

Un Bicentenaire d’exception.

2020, une année anniversaire, surtout pour un Bicentenaire, se devait d’être une année exceptionnelle et tout avait été préparé pour cela. De fait, elle a bien été exceptionnelle, mais pas comme nous l’avions prévu puisqu’une pandémie est venue troubler la fête. Je mesure la déception de ceux qui, autour de Daniel Couturier, avait organisé un programme scientifique et festif pour célébrer l’événement comme il se devait, dans la tradition qui avait prévalu pour le centenaire et le cent-cinquantenaire de notre Académie. Je veux les remercier chaleureusement car ils y ont consacré de leur peine et de leur temps. Hélas, les circonstances n’ont pas permis d’aller au bout de nos projets. Certaines manifestations ont été reportées, d’autres modifiées ou supprimées sous la contrainte. Et vous imaginez sans peine que renoncer à notre réunion prévue à Marseille « ça me fend le cœur », pour plagier Pagnol. Il nous restera, cependant, deux témoignages de grande qualité au terme d’un travail collaboratif admirable qu’il faut saluer. D’abord, le livre écrit par Pascal Griset et publié pour nous remettre en mémoire tout ce qui a fait notre histoire durant deux siècles, nos heures de gloire comme les autres. Cet ouvrage restera comme témoin de l’héritage que nous avons reçu et qui nous oblige pour l’avenir. Ensuite, un autre ouvrage nous offrant la connaissance du patrimoine culturel qui nous entoure dans notre maison, au 16 de la rue Bonaparte. Les œuvres, sculptures et peintures essentiellement, mais pas que, nous sont magnifiquement révélées et racontées. Elles viennent nous enrichir en levant les interrogations que nous pouvions avoir en déambulant devant tel buste ou tel tableau. Il faut pour cela remercier Jérôme van Wijland d’avoir su, avec intelligence et professionnalisme, conduire et accompagner en équipe la réalisation de ces deux livres.

Mais il était écrit que cette année ne serait décidément pas ordinaire. C’est un euphémisme puisqu’un virus venu de loin s’est répandu sur la planète entière n’épargnant pas notre pays. Il a fallu s’adapter, faire preuve de volonté et d’esprit d’initiative. Les temps ont été durs pour les Français, ils l’ont été aussi pour notre Académie qui, d’une certaine manière, a dû se réinventer pour la circonstance.

C’est pourquoi je veux vous dire le bonheur que j’ai éprouvé à travailler en parfaite harmonie avec notre Secrétaire perpétuel, Jean-François Allilaire. Je peux témoigner qu’il s’est engagé sans compter, bien au-delà du raisonnable, pour faire évoluer les conditions de travail de notre Compagnie et tenir notre Maison. Mon sentiment est qu’il y est parvenu grâce à beaucoup d’efforts et je le remercie du fond du cœur pour cela. J’associe à ces remerciements le Bureau et le Conseil d’administration car il a fallu s’organiser différemment, improviser parfois, pour faire face à des situations aussi imprévisibles qu’inhabituelles. Ce travail n’aurait pas été possible sans le dévouement et l’engagement de l’ensemble du personnel qui a démontré, avec responsabilité, chacun à sa place, combien il était attaché à notre maison commune. J’associe l’équipe de notre bibliothèque qui a continué de travailler pour assurer son fonctionnement et améliorer les conditions de nos recherches. J’y ai toujours trouvé un accueil attentif et des conseils éclairés. J’ai pu noter que ce sentiment était largement partagé par nombre d’entre nous.

 

Permanence des travaux de l’Académie en 2020.

L’année 2020 avait pourtant bien commencé et nous nous étions mis au travail avec ardeur, selon notre rythme habituel. Mais comme le printemps s’annonçait, la pandémie s’invitait avec son cortège de malades et de décès. Chaque pays, à sa façon, réagissait pour établir ses lignes de défense. En France, dès le mois de mars, les hôpitaux étaient à la peine et les restrictions sanitaires se durcissaient pour aboutir au confinement que vous savez. Il semblait impossible que l’Académie de médecine cesse de travailler alors que le pays faisait face à un drame sanitaire. Elle a donc décidé de se lancer avec une certaine audace dans le travail à distance grâce aux technologies modernes de communication sur le Web qu’il a fallu apprivoiser, en alternant, selon les périodes, ce qu’il est convenu d’appeler désormais le « présentiel » et le « distanciel ». Il ne serait pas dit que pour être confinée l’Académie ne serait pas mobilisée. Je veux encore vous remercier car c’est grâce à vous, à votre adhésion et votre participation que je peux, selon l’usage, vous présenter le bilan très honorable de nos travaux.

Au cours de l’année 2020, nous avons tenu 21 séances, dont la séance inaugurale du Bicentenaire et la séance consacrée à l’étude d’opinion sur la perception qu’ont les Français de leur système de santé et des rapports avec leurs médecins, sans oublier notre séance solennelle traditionnelle avec la remise des prix à nos lauréats, l’accueil des nouveaux académiciens et la remise de la grande médaille de l’Académie au Professeur Didier Sicard, tout cela dans des conditions inhabituelles, il faut le souligner. Au cours de nos séances, 8 en présentiel, 10 en distanciel et 3 mixtes, nous avons entendu 9 rapports, 58 communications, et 4 conférences invitées. Nous avons pu rendre hommage, comme il se devait, aux 17 confrères qui nous ont quittés. Les divisions se sont réunies pour mettre en ligne leurs candidats et nous avons élu 16 nouveaux membres. Les commissions et les groupes de travail ont adapté leurs méthodes pour qu’il n’y ait pas de vacance dans la poursuite des travaux entrepris.

 

L’Académie et la cellule Covid.

Pourtant, il fallait faire davantage afin de répondre à la crise sanitaire. Aussi, après une courte réflexion, il fut décidé de créer une cellule de veille sur la maladie, désormais nommée la Covid-19. Nous avons donc regroupé, de façon paritaire femmes-hommes, des membres de la commission VII directement impliquée dans les maladies infectieuses autour de son président, Yves Buisson ; quelques autres les ont rejoints, notamment pour la santé publique et l’aspect vétérinaire. Tous ont accepté la condition contraignante d’être disponibles à tout moment et prêts à se mobiliser dans l’urgence. Bien que nous n’ayons jamais été officiellement saisi, il s’agissait de coller à l’actualité, voire de l’anticiper, en publiant très régulièrement des communiqués assez concis, non seulement pour donner notre opinion mais aussi pour offrir aux politiques et aux médias des réflexions et des positions susceptibles de les aider. Très vite, articulés autour de la « cellule Covid », de petits groupes se sont constitués autour d’intérêts communs et, au total, près d’une centaine d’académiciens appartenant à nos quatre divisions et à nos commissions ont contribué activement à nos réflexions sur des points parfois très différents et cela avec des méthodes de travail et de communications inédites. Nous étions convaincus que l’Académie avait tous les atouts pour prendre part au débat et qu’il ne fallait pas le manquer. D’abord, notre indépendance totale puisque nous ne relevons d’aucune nomination politique d’où qu’elle vienne. Ensuite, l’Académie de Médecine offre toutes les compétences utiles avec ses 135 membres titulaires et ses 160 membres correspondants afin de donner des avis légitimes, y compris dans le domaine de la santé animale grâce à nos membres vétérinaires. D’autant que les académiciens sont tous des gens d’expérience qui ont exercé ou exercent encore des responsabilités au plus haut niveau. Il était donc impossible que nous restions muets malgré l’impossibilité de se déplacer et de se réunir. Nous avons, également, établi des relations de travail avec les académies des Sciences, de Chirurgie, de Pharmacie, de Technologies et l’Académie Vétérinaire pour proposer des communiqués inter-académiques selon les sujets. Si bien qu’à la fin de l’année, nous avions publié plus de 100 communiqués et cinq avis plus étoffés. Je vous laisse imaginer la somme de travail que cela représente. Nous avons même pu organiser deux « Webinaires » avec une participation internationale grâce à la détermination de Patrice Debré et de Jeanne Brugère-Picoux. Ces séminaires à distance utilisant le réseau du Web ont été suivis par plusieurs centaines de participants et ont nourri des échanges très riches. Ce fut un réel succès qui nous a ouvert de nouveaux horizons, et je veux remercier l’équipe informatique d’appui qui a rendu l’entreprise possible. Je remercie aussi notre service de communication qui dans des circonstances difficiles a relayé, depuis le début de la crise sanitaire, nos prises de position et répondu aux sollicitations nombreuses des médias écrits et audiovisuels auxquelles vous avez toujours contribué avec disponibilité, clarté, simplicité et humilité. Cela n’a pas toujours été le cas de personnalités médico-scientifiques exposant leurs convictions personnelles devant les micros et les caméras, sortant parfois du cadre médical et favorisant le complotisme. La liberté d’expression inhérente au scientifique et à l’universitaire n’autorise pas à ignorer la responsabilité de chacun au regard d’une opinion inquiète et incertaine. Les conséquences psychologiques et sociales sont terribles quand on finit par ne plus savoir qui croire. Pour ce qui nous concerne, nous avons scrupuleusement veillé à respecter la ligne de nos communiqués et l’Académie a toujours parlé d’une seule voix ; je crois pouvoir dire qu’elle n’a jamais été aussi présente dans les débats concernant la santé. Pour preuve, notre site, par ailleurs bien amélioré cette année, a connu des pics de fréquentation variant entre 9.600 et 107.000 visites par jour. Certains communiqués ont été très consultés, jusqu’à 120.500 fois pour le communiqué du 5 avril sur la sortie du confinement. Naturellement notre rédacteur en chef du Bulletin de l’Académie, Jean-Noël Fiessinger, et son équipe de rédaction ont fait l’impossible pour satisfaire notre désir de voir nos communiqués et avis publiés dans des délais rapprochés. Gage d’efficacité supplémentaire, nous avons innové. J’ai ainsi pu découvrir les talents de traducteurs de certains d’entre nous, Raymond Ardaillou, Jean-Jacques Haw et Yves Juillet notamment qui, travailleurs de l’ombre, se sont attelés à traduire tous nos travaux dans la langue de Shakespeare pour qu’ils puissent diffuser bien au-delà de l’hexagone. Sans exagérer, je crois pouvoir dire que rien ne nous a arrêtés.

Un certain nombre de nos communiqués, parce qu’ils répondaient avec bon sens à des questions du moment, ont influencé les décisions de l’Exécutif, quelquefois même en s’écartant de l’avis du Conseil scientifique placé directement auprès du Président de la République. Mon propos n’est pas de reprendre tous les sujets dans le détail, mais nombre de nos positions ont prévalu, notamment, l’intérêt du port du masque obligatoire abordé dans un avis dès le 22 mars, puis dans plusieurs communiqués dont ceux du 5 avril et du 22 avril. Ce dernier intitulé de façon audacieuse « Aux masques citoyens » nous a valu dans un grand journal, un article signalant à propos de l’académie de médecine que « la vieille dame était devenue rock and roll ! ». Devant la pénurie de masques, nous avons très vite souligné l’utilité des masques alternatifs et nous en avons même donné des tutoriels. Nous avons aussi été les premiers à prôner l’isolement des cas positifs et des cas contacts en proposant de recourir à des « hôtels Covid » ; on peut regretter de ne pas avoir été suffisamment entendu dès le début. De même, nous avons plaidé pour la réouverture précoce des écoles estimant que le risque de contagion était moins important que les risques de rupture sociale et de décrochage scolaire chez certains élèves avec l’aggravation de grandes inégalités. Dans le même état d’esprit nous avons pris position contre l’isolement strict des personnes accueillies en EHPAD, privées de tout contact avec leurs proches. Justifié au plan strictement sanitaire, cette mesure était dépourvue d’humanité. Pour ne pas mourir de la Covid-19, nombre seraient morts de solitude. De même nous avons mis en garde contre le danger d’un « âgisme » excessif responsable de possibles conflits intergénérationnels puisque nombre de jeunes ont pu s’estimer sacrifiés au bénéfice des personnes âgées, ce qui pouvait constituer un renversement anthropologique sans précédent dans le rôle respectif des générations. Dès le 13 mai, l’Académie a souhaité que la vaccination contre la grippe saisonnière soit largement étendue à toutes les personnes fragiles et rendue obligatoire pour tous les personnels soignants. Nous avons encore été les premiers à souhaiter que la Covid-19 soit considérée comme une maladie professionnelle lorsqu’elle concernait les soignants et leurs équipes. L’Académie a également invité à « dépister plus, dépister mieux », ou encore à « déconfiner avec prudence pour éviter de reconfiner dans l’urgence ». Malheureusement, l’impatience l’a emporté et notre crainte d’un reconfinement est devenue réalité. Enfin, notre dernier communiqué de l’année contestant la lenteur incompréhensible de la vaccination anti-Covid-19 a porté puisque l’Exécutif a réagi sans délai. Il faudra en suivre les résultats. Je ne peux dire la liste exhaustive de nos communiqués, vous les trouverez sur notre site et dans notre Bulletin, mais ils ont tous été lus, remarqués et repris. C’est cette réflexion et ces prises de position qui ont valu à notre Académie d’être auditionnée par la Commission internationale et indépendante présidée par le Professeur Pittet, éminent infectiologue suisse, sur notre perception de la stratégie conduite en France pour faire face à la pandémie. D’autres que moi complèteront mes propos plus en détail ultérieurement, lorsque le temps sera venu d’établir un bilan définitif, car l’histoire n’est pas encore terminée.

 

Analyse des critiques infondées.

Mon but, aujourd’hui, n’est pas de me lancer dans une analyse critique des dispositions prises par l’exécutif en séparant les bonnes et les mauvaises décisions. D’ailleurs mieux vaut rester modeste et éviter de donner des leçons car nous savons d’expérience que la critique est aisée quand l’art est difficile. Face à la pandémie, la polémique a vite repris ses droits pour dénoncer les choix, les hésitations et les changements de stratégie répétés. Il est vrai que les motifs de critiques ne manquent pas. Le principal étant le défaut d’anticipation et de préparation mais il n’est pas propre à l’actuel gouvernement. Il constitue une caractéristique de notre politique de santé depuis des décennies. Dans les faits, nous le savons et le répétons souvent, nous avons un très bon système de soins et sa mobilisation exemplaire dans la lutte contre l’épidémie le démontre une fois encore. En revanche, nous avons un mauvais système de santé qui néglige depuis trop longtemps la prévention. Nous l’avons suffisamment dénoncé, notamment à propos de la médecine scolaire et de la médecine du travail, mais pas seulement. Rappelons que la prévention institutionnelle représente, selon les chiffres de la DREES pour 2018, 4,8 Mds d’euros de dépenses sur 265,8 Mds de dépenses courantes, soit 1,8% dont seulement la moitié est financée par l’Etat. Notre académie devra encore et encore s’engager pour que la prévention soit enfin considérée comme une priorité. Il y a donc matière à contestation sur certaines mesures sanitaires initiales. Nous les avons écrites dans un texte paru dans le numéro de décembre de notre Bulletin et il y aura encore beaucoup à dire.

Mais dans le florilège de critiques qui s’abat dans la presse, j’ai préféré m’interroger avec vous sur certaines d’entre elles, médicalement non fondées, souvent sous la plume d’intellectuels patentés. Elles sont le témoin d’une grande méconnaissance de ce qu’est une épidémie. Il me semble de notre devoir de répondre à ces critiques injustifiées car nous ne pouvons laisser prospérer fausses nouvelles, accusations de complotisme médical et post-vérités. C’est pourquoi je souhaite m’y attarder un instant.

Ainsi le port du masque, le couvre-feu, le confinement, l’interdiction de se réunir en groupe selon les circonstances, parmi d’autres mesures, ont été dénoncées comme liberticides, infantilisantes, voire moralisatrices. L’argument essentiel repose sur la contradiction existant entre des dispositions administratives précises et les informations scientifiques incertaines sur le corona virus et la Covid-19. Ces appréciations, comme d’autres comparables, me semblent injustifiées pour plusieurs raisons, dont l’une d’elle est essentielle. S’il est vrai que le virus était inconnu au début de l’épidémie, les maladies infectieuses et leur caractère contagieux ont été décrits par Avicenne autour de l’an 1000. C’est lui l’inventeur de la quarantaine. Depuis, celle-ci s’est imposée régulièrement au cours des siècles lors de chaque épidémie. Elle est à l’origine des lazarets, de la retenue de navires en rade lorsqu’un malade contagieux se trouvait à bord. A Marseille, dans l’archipel du Frioul, le lazaret de l’île Ratonneau est exemplaire de ces quarantaines. Depuis dix siècles les mesures d’isolement pour diminuer les contacts interhumains ont constitué la base  de la lutte contre toutes les épidémies. Déjà en 2003, l’OMS remarquait à propos du SRAS « Nous avons vaincu l’épidémie non par des méthodes pharmaceutiques, mais par des méthodes médiévales ». Il est donc erroné d’invoquer notre ignorance de la Covid-19 pour contester la lutte contre sa contagion. Sans médicament ni vaccin, ce sont les stratégies traditionnelles qui prévalent encore et toujours, surtout quand il s’agit d’une affection possiblement grave, voire mortelle.

Certains prétendent rester libres en refusant toutes contraintes. Mais ils prennent alors le risque de contaminer d’autres personnes ou d’être eux-mêmes contaminés. En 1933, l’infectiologue Charles Nicolle, prix Nobel de médecine et professeur au Collège de France, publiait son livre sur « Le destin des maladies infectieuses ». On peut y lire « La connaissance des maladies infectieuses enseigne aux hommes qu’ils sont frères et solidaires. Nous sommes frères parce que le même danger nous menace, et solidaires parce que la contagion nous vient le plus souvent de nos semblables ». Cela est toujours vrai pour la Covid-19. En clair, les maladies infectieuses, bactériennes ou virales, se transmettent par l’intermédiaire de contacts humains. En nous protégeant, nous protégeons les autres, ce n’est que l’expression du lien social qui fonde notre humanité. D’ailleurs, cette situation de contagiosité n’est pas une nouveauté. Certains malades se sachant atteints du sida ont même pu être condamnés pour avoir contaminé un/une partenaire en ne prenant pas les précautions nécessaires. Des mesures d’isolement ont déjà été appliquées plusieurs fois dans le passé pour de nombreuses affections. Lutter contre la propagation infectieuse en réduisant les contacts interhumains ne date donc pas d’aujourd’hui.

En l’occurrence, la liberté ne va pas sans la responsabilité au regard des autres, d’autant que pour être soigné chacun revendiquera la solidarité collective grâce à l’assurance-maladie réclamant ses droits après avoir méconnu ses devoirs. Mais la responsabilité ne semble pas la préoccupation de ceux qui refusent le port du masque ou organisent des soirées festives clandestines réunissant parfois des centaines de convives sans aucun respect des mesures barrières. Ces attitudes sont irresponsables autant que puériles, ce qui est étrange de la part de personnes se plaignant d’être infantilisées et pas assez responsabilisées. D’autant que la preuve de l’efficacité d’un confinement sur l’évolution de la maladie est formellement démontrée par la diminution des cas dans les délais prévus, et peut se vérifier dans l’analyse des eaux usées. De leur côté, les pays ayant repoussé le port du masque et le confinement ont vu l’épidémie rebondir et ont dû revoir leur stratégie pour revenir aux mesures plus classiques afin de lutter contre la circulation du virus. Parmi eux, la Suède, la Suisse, les Pays-Bas, l’Allemagne, pourtant souvent citée en exemple, et bien d’autres.

D’aucuns estiment encore qu’on n’en a pas fait autant il y a cinquante ans pour la grippe de Hong-Kong qui a provoqué plus de 30.000 morts en France. Mais en soixante ans les temps ont changé ! Aujourd’hui, les médias sont plus nombreux et actifs imposant de vivre les événements en temps réel. Les réseaux sociaux annoncent tout et n’importe quoi. Les médecins sont vite accusés, et s’y ajoutent les plaintes visant les politiques. Le contexte sociétal n’est pas comparable à ce qu’il était quand on ne parlait pas encore de « transparence ». C’est pour satisfaire à la transparence que les plus de 60.000 morts ont été dénombrés quotidiennement. Il est d’ailleurs étrange d’exiger la transparence pour tout savoir et dans le même temps d’accuser les décideurs de gouverner par la peur en énumérant les morts et laissant pointer des incertitudes !

D’autres prétendent encore qu’on en fait davantage pour ce Corona virus que pour d’autres affections, comme le cancer, qui provoquent plus de 150.000 morts chaque année. Mais la comparaison n’a pas lieu d’être puisque le cancer est une affection qui n’est pas contagieuse et relève d’une prise en charge personnalisée. On peut comprendre l’ignorance médicale, mais alors il vaut mieux s’abstenir de tout commentaire.

Certains, ont encore pu craindre que l’épidémie naturelle soit transformée en une faute morale collective des Français dès lors qu’ils ne respecteraient pas les gestes barrières. Mais, je ne crois pas que nous puissions confondre la loi naturelle et la loi morale. La loi naturelle est que le virus se transmet par les contacts humains et ne pas respecter les précautions indispensables pour les limiter relève pour le moins d’une faute morale en mettant en danger la vie des autres. Rien de moralisateur dans cette constatation.

Je lis encore sous différentes plumes, parfois éminentes, la critique d’un hygiénisme radical qui viendrait diriger nos vies, allant jusqu’à faire la comparaison avec le monde décrit par Orwell dans son ouvrage « 1984 », ou sur un autre mode par Arthur Koestler dans « Le Zéro et l’Infini ». Je m’en étonne, là aussi, pour plusieurs raisons. La première est qu’il faut se méfier des mots en « isme » qui sont presque toujours porteurs d’une idéologie prétendument indiscutable. Ensuite, s’il est vrai que pendant plus d’un siècle l’hygiène a remporté de multiples succès, avec le temps, le terme « hygiène » est passé de mode et les chaires d’Hygiène en médecine ont disparu. Aujourd’hui la santé publique a pris la place, probablement pour être plus en phase avec la définition de la santé donnée par l’OMS. Mais, quelle que soit la sémantique, il semble difficile de critiquer l’obligation de règles sanitaires décidées par l’Etat contre l’épidémie et dans le même temps attaquer le dit Etat devant la Justice pour défaut de mesures suffisantes face à la pollution atmosphérique !

Enfin, certains ont avancé que toutes les mesures sanitaires imposées ne laissaient place qu’à la « vie nue », privée de liberté et de rapports sociaux du fait d’un pouvoir souverain appliquant l’état d’exception et usant de son « Biopouvoir » selon la formule du philosophe Michel Foucault. L’idée développée étant que cette vie nue ne vaudrait plus la peine d’être vécue. Dans le même esprit, un autre philosophe dénonce le « panmédicalisme » pour contester la suprématie de la santé et critiquer un ordre médical qui sacrifie les libertés. Bien que ce concept de « vie nue » soit l’objet de discussions entre philosophes, l’argument paraît excessif car même confiné, il n’est pas interdit de penser, de lire, d’écrire, jouer de la musique et même converser ou télétravailler grâce aux ondes et à l’image. Pourtant, cette « intrusion inouïe de l’Etat dans nos vies quotidiennes », pour reprendre l’expression de certains, est soumise au Parlement périodiquement pendant la durée de l’épidémie. Toute autre disposition serait inconcevable dans notre pays où le respect des libertés constitue la règle et ses restrictions doivent demeurer l’exception. Mais, si on prend au pied de la lettre la « vie nue » privée de toute vie sociale, que faut-il penser de ceux dont la vie biologique continue alors qu’ils sont pourtant privés de toute existence sociale ? Je pense aux 2.000 patients cérébro-lésés avec lesquels aucun contact ne peut plus être établi. On ne peut s’élever, comme l’on fait certains philosophes contre le fait de laisser mourir par abstention thérapeutique une personne « coupée du monde » et d’autre part, les mêmes dénoncer la « vie nue » imposée par l’épidémie de façon provisoire. Car toute vie humaine est également digne. La confusion des esprits est manifeste.

Je le redis, ma conviction est que nous ne pourrons plus « laisser dire et affirmer des choses fausses» dans le domaine médical et nous devrons nous engager dans la restitution de la vérité. A mon sens il s’agit là d’un des rôles de l’Académie. Cet aspect est un vaste sujet en soi.

 

Quelques enseignements de la crise.

De cette période compliquée, il faudra tirer les enseignements qui s’imposent.

En premier lieu, il faudra s’approprier les nouvelles méthodes de travail à distance pour compléter nos échanges. Les contacts humains sont irremplaçables et doivent rester l’essentiel. Néanmoins, il apparaît que certains travaux peuvent être menés pour partie à distance, de façon complémentaire, notamment avec les membres non résidants venant parfois de loin et davantage encore avec nos membres étrangers. C’est une question de mesure et de bon sens. C’est aussi l’occasion d’entrer avec détermination dans la modernité, ce qui est une exigence.

En second lieu, nous avons pu le constater, si l’Académie de médecine veut maintenir sa place, il nous faudra coller davantage à l’actualité. Notre travail de fond orienté sur la rédaction de rapports devra se poursuivre, mais il faudra les porter pour mieux les argumenter auprès des principaux acteurs de notre système de santé et des médias. C’est une conviction profonde si nous ne voulons pas décevoir et répondre à l’attente que nous avons suscitée. Nous avions, dans ce but, le Secrétaire perpétuel et moi, commencé de rencontrer la plupart des responsables des Agences de santé pour établir des liens plus étroits. Tous nous ont signifié qu’ils étaient désireux d’échanges plus fréquents pour confronter les points de vue et enrichir leurs réflexions avec notre académie. De même, il faudra s’organiser pour répondre très rapidement aux questions d’actualité si nous voulons pérenniser les liens établis avec les médias qui ont pris l’habitude de visiter notre site pour y trouver idées et réponses dans leur travail qui exige de la rapidité. En un mot, à côté de nos indispensables travaux de fond, nous devrons devenir des acteurs attentifs et réactifs capables de surprendre et d’étonner.

 

Est-ce à dire que la pandémie nous aura fait changer d’époque ?

Sans aller jusque-là, je crois néanmoins que nous aurons évolué, non seulement dans nos façons de travailler, mais aussi de comprendre les choses. La Covid-19 nous a concernés comme maladie humaine, mais le réservoir du virus comme l’éventuel transporteur sont des animaux. Quant à la contamination, elle est la conséquence de la destruction par l’homme d’écosystèmes équilibrés sous la pression démographique et économique. C’était le cas pour le SRAS que j’ai eu a géré avenue de Ségur en 2003, et cela se produit encore pour des maladies émergentes de plus en plus nombreuses. La dimension environnementale s’impose donc à l’évidence. Elle vient compléter la triangulation entre santé humaine, santé animale et notre environnement afin de renforcer le concept de « santé globale ». A n’en pas douter, il faudra se préparer à faire face à de nouvelles maladies qui nous mettrons à l’épreuve. Nous devrons regarder plus attentivement le monde autour de nous.

Mais cette pandémie nous aura aussi rappelé à notre humanité, nous les médecins et aussi la population en général.

Avec la révolution scientifique des dernières décennies nous commencions à nous trouver à l’étroit dans un corps trop fragile animé d’une vie vouée à la mort, dans un monde étriqué dont nous pouvions faire le tour en moins de trente-six heures. Génie génétique, algorithmes et intelligence artificielle se trouvaient convoqués. Certains rêvaient d’un transhumanisme peuplé d’hommes augmentés décidés à conquérir l’espace et destinés à se transformer en posthumains devenus immortels.  Nous étions habités par un sentiment de puissance inégalée. Et voilà qu’un ennemi invisible, inconnu autant qu’imprévisible, s’est répandu nous laissant grandement démunis. Nous pensions presque tout savoir or nous avons pris conscience de notre ignorance et de notre impuissance. Il nous faut donc devenir plus modeste et plus humble en continuant à nous acharner au travail. Ce que nous avons d’ailleurs fait si l’on en juge par la somme de connaissances nouvelles accumulées en quelques mois sur la Covid-19 et la mise au point de vaccins dans des délais inédits.

 

C’est aussi dans l’épreuve que la vérité se révèle. Nous redécouvrons, en même temps que les Français, que nous pouvons être courageux quand nous l’avions peut-être oublié. Il n’est que voir l’engagement de nos équipes soignantes, de tous ceux qui les entourent pour les aider et participer. Ils sont là, jeunes et moins jeunes, mobilisés dans des conditions difficiles, oubliant leur fatigue, au mépris des risques qu’ils prennent pour leur vie. Ils sont prêts à donner leur vie pour sauver celle des autres et c’est le plus beau geste d’amour qu’on puisse imaginer. Le sens du devoir s’est imposé et malgré toutes les difficultés, les tâches essentielles sont assurées. Ce courage, et pourquoi pas cette audace, nous allons les garder au service de la santé. Ils font partie de notre engagement.

Dans un monde trop souvent individualiste et égoïste s’exaspérant parfois des contraintes, chacun a redécouvert qu’il dépend de l’autre. On a vu des comportements solidaires souvent oubliés. Une attention de chaque instant a pu s’installer pour aider tel ou telle dans la difficulté. La personne âgée, isolée, la personne démunie, la personne handicapée, l’enfant autiste et tant d’autres. De l’artisan-boulanger au traiteur, du fleuriste au chauffeur de taxi, les exemples sont tellement nombreux qu’en faire l’inventaire relève de l’impossible. Nos sorts sont liés, bien au-delà des seuls gestes barrières. Puisse l’individualisme postmoderne s’effacer durablement pour retrouver cette notion de communauté et ce lien social indispensable à notre humanité.

 

Enfin, chacun et tous ensemble nous sommes devenus plus résilients. Après avoir tout fait pour survivre et s’adapter aux exigences de l’épidémie, il nous faudra rebondir pour devenir plus forts à l’avenir. De façon inattendue la lutte contre l’épidémie rejoint la lutte pour sauver notre environnement. Parce dans les deux cas, il s’agit d’une action collective entreprise dans la durée fondée sur des valeurs sanitaires et environnementales qui se rejoignent définitivement. Devant cette conjonction, je sens poindre à nouveau la notion d’idéal et le besoin de sens. Cela me rend plutôt optimiste. Les moments de grand danger sont aussi les moments où l’espoir peut renaître.

 

Conclusion.

Voilà les quelques mots que je voulais partager avec vous au terme de cette année de Bicentenaire. Inattendue et surprenante, elle restera dans notre histoire et vous pourrez dire « J’y étais » ! Pour tout cela je vous remercie d’avoir été à mes côtés.

 

Il me reste, à présent à passer le témoin à notre nouveau Président. Je sais qu’il s’attachera à poursuivre la tâche entreprise et l’évolution de notre Académie. Nul doute qu’avec nous tous, il y réussira.

 

Monsieur le Président, cher Bernard Charpentier, vous pouvez compter sur moi. Je vous cède le fauteuil  et vous confie la parole!