Les séances de l’Académie*
*Résumés rédigés par Catherine Adamsbaum, Bernard Bauduceau, Jean-Noël Fiessinger, Nathalie Cartier Lacave, Jacques Delarue, Jacques Hubert, Jean-Pierre Richer, Alain Yelnik
Mardi 17 février 2026
Séance dédiée : « La promotion du don d’organe »
Organisation : Jacques BELGHITI et Bertrand GUIDET
Le don d’organe d’une mort cérébrale, à cœur arrêté ou d’un donneur vivant
Jacques Belghiti. Secrétaire adjoint de l’Académie Nationale de Médecine.
La greffe d’organes est une thérapeutique commune, mais il existe une pénurie de greffon. Pour augmenter le nombre de greffons, il faut : réduire les oppositions des proches aux prélèvements (actuellement de 36 %), promouvoir le don du vivant pour la transplantation rénale (de 15 %), étendre les prélèvements d’organes sur donneurs décédés après arrêt circulatoire (de 15 %), utiliser les machines de perfusion pour conservation des greffons.
Dans 80 % des cas, le prélèvement se fait après le décès par mort encéphalique (ME). Après vérification de l’absence de contre-indication juridique ou médicale, un médecin, indépendant de l’équipe de transplantation, atteste de l’arrêt des fonctions encéphaliques. S’il existe une possibilité de don d’organes, le patient décédé est transféré en réanimation avec maintien des fonctions circulatoires et respiratoires. Même si le consentement est présumé, la notion de don d’organes est abordée avec les proches pour vérifier la volonté du défunt. Le prélèvement d’organes est débuté à cœur battant par des équipes spécialisées coordonnées par l’Agence de Biomédecine.
Le prélèvement d’organes après arrêt cardiaque (15 %) repose sur la viabilité de certains organes après un court arrêt cardiaque. Des programmes de prélèvements dans cette condition se sont développés en 2000 aux Pays Bas, en Angleterre et en Belgique. En France, des programmes pilotes ont été réalisés avec succès sur des donneurs de catégorie III de la classification internationale de Maastricht (1995) : donneurs décédés après arrêt circulatoire suite à la limitation ou l’arrêt des thérapeutiques en réanimation (lésions cérébrales graves ou irréversibles). Dès la décision médicale d’arrêt thérapeutique, la possibilité du don d’organe est abordée avec les proches. Le taux d’acceptation est plus élevé que dans la ME. Les supports circulatoires et respiratoires sont alors arrêtés. Cinq minutes après l’arrêt du cœur, le patient décédé est transporté au bloc opératoire pour prélèvement à cœur arrêté.
La conservation du greffon est optimisée par l’utilisation de machine de perfusion (normothermique et oxygénée) : augmentation de la durée de conservation, maintien du métabolisme cellulaire, évaluation des greffons.
La transplantation d’organe avec donneur vivant (DV) a commencé par le foie (foie gauche en pédiatrie, foie droit chez l’adulte) et s’est développée en Asie, restant marginal dans les pays où le prélèvement se faisait sur patients décédés. Pour le rein, la transplantation à DV est cependant le meilleur traitement de l’insuffisance rénale terminale : qualité des greffons, courte ischémie, intervention élective. Le retard en France a été comblé par l’élargissement du cercle des DV : personne ayant un lien affectif étroit et stable, dons croisés en cas d’incompatibilité entre proches (loi bioéthique de 2011).
Éléments de succès du modèle catalan-espagnol de don et de greffe d’organes.
Chloë Ballesté. Université de Barcelone, Fondation DTI, Espagne.
À l’échelle mondiale, les performances des systèmes de don et de transplantation varient largement, documentées par les registres internationaux. Dans ce contexte, l’Espagne et, au sein de son organisation, la Catalogne, constitue depuis plusieurs décennies une référence internationale en matière de don (la région catalane représente 46,8 dons/million d’habitants en 2024, à la 3e place derrière l’Espagne et les USA) et de transplantation (166,6 greffes/million d’habitants en 2024, leader mondial devant les USA et l’Espagne). Cette performance résulte d’une combinaison cohérente de 7 facteurs : 1) une gouvernance claire de la régulation et répartition des greffons à trois niveaux communicants (national, régional et local opérationnel hospitalier), 2) une coordination hospitalière médicalisée, seniorisée et professionnalisée, cœur opérationnel du système, organisée comme un service avec des activités cliniques, de recherche et de formation (avec des médecins issu de la réanimation dépendant de la direction médicale hospitalière) optimisant la prise en charge des donneurs potentiels, 3) un abord des proches du donneur (selon la loi espagnole de 1979, le don est basé sur le consentement présumée comme en France) avec la proposition du don faite par les médecins coordinateurs, une communication éthique, un soutien et une confiance sociale, 4) un pilotage par la qualité avec les bilans des équipes communiqués à tous les acteurs du système (audit, indicateurs de qualité, transparence et compétition, amélioration continue), 5) financement et leviers institutionnels (remboursement des coûts pour le don et la greffe) avec reconnaissance institutionnelle des médecins et soignants, 6) innovation et adaptabilité face à l’évolution de l’épidémiologie des donneurs (arrêt cardiaque, don du vivant, euthanasie…), 7) développement du don du vivant.
Comme en France, la catalogne voit augmenter le taux d’opposition au don de patients décédés, dans 53 % exprimée par les proches. Dans le respect des recommandations internationales et européennes (principes éthiques, exigences de qualité et sécurité, traçabilité, ), la contribution catalane concerne notamment la diffusion à l’international de ses dispositifs régionaux de coordination et de ses programmes structurés de formation (TPM). Les conditions de transférabilité d’un modèle performant sont : clarification des responsabilités, investissement dans les compétences, transparence et confiance publique, et utilisation d’outils d’évaluation comparables. Les enseignements du modèle catalan sont particulièrement utiles pour concevoir des politiques de promotion du don d’organes adaptées aux contextes locaux.
La promotion du don d’organes et de tissus en France : quels enjeux pour la communication ?
Marine Jeantet. Directrice Générale de l’Agence de biomédecine.
Le prélèvement et la greffe d’organes et de tissus constituent en France une « priorité nationale » (article L.1232-1 du code de santé publique). La loi Caillavet du 22 décembre 1976 renforcé par des lois successives de bioéthique (2004 et 2021) et de modernisation du système de santé (2016) définit le cadre juridique fondé sur le principe du consentement présumé, de la gratuité du don, de la non-patrimonialité du corps humain, de l’anonymat et de l’équité de l’attribution des greffons sur des critères exclusivement médicaux. Cependant, si 6 034 greffes ont été réalisées en 2024, 22 585 patients restaient inscrits sur la liste nationale d’attente au 1ᵉʳ janvier 2025, dont 11 666 en liste active, et 852 sont décédés faute d’accès à la greffe au cours de l’année. Cette pénurie de greffons s’explique par le faible nombre de donneurs et surtout par le taux élevé d’opposition au don d’organes en augmentation : actuellement 36,4 % (voire plus de 50 % dans les grandes métropoles). Et pourtant, 8 Français sur 10 se disent favorables au don de leurs propres organes après leur mort et moins de 1 % de la population est inscrite au Registre National des Refus. L’absence de transmission de sa volonté à ses proches (plus de 50 % des français) et l’opposition « prudentielle » au moment du décès, faute de connaitre la volonté du défunt, expliquent en partie cette pénurie. Les autres déterminant du refus sont : 1) ne pas se sentir concerné par le don d’organes (58 % des 18-24 ans et 49 % des plus de 65 ans) avec pour 41 % d’entre eux une opposition au don (« ce n’est pas à l’état de décider », « pas envie de donner »…), 2) la désinformation par les réseaux sociaux (trafic d’organes, prélèvement non consentis, patients privilégiés par leur statut social…), 3) les idées reçues fausses nourrissant la peur et la méfiance (40 % pensent qu’il existe une limite d’âge au don, 62 % que le prélèvement est automatique, 80 % que les organes sont utilisés pour la recherche, 50 % que la distribution est non équitable ou que le don est incompatible avec les rites funéraires, confusion avec le don du corps à la science…). Au niveau même des personnels hospitaliers, 30 % pensent que les patients en mort encéphalique ne sont pas morts ! La promotion du don d’organes et de tissus définie dans l’axe 9 du Plan ministériel 2022-2026 « Communiquer pour mobiliser le grand public et les professionnels » est une des missions de l’Agence de la biomédecine : favoriser la discussion au sein des familles, lutter contre les idées reçues, restaurer la confiance face à la désinformation. Les stratégies mises en œuvre fondées sur le marketing social, l’analyse fine des publics et la mobilisation d’acteurs relais, démontrent leur pertinence et leur efficacité, notamment lors de temps forts comme la Journée nationale sur le don du 22 juin.
Accompagnement des proches de donneurs d’organes et de tissus : comprendre le deuil prolongé
Julien Rogier. Médecin coordonnateur, CHU de Bordeaux, Secrétaire Général de la Société Francophone de Transplantation.
Le don d’organe est rare (la mort encéphalique représente 0,5 à 1 % des décès et seule la moitié de ces patients sont prélevés, les prélèvements à cœur arrêté sont moins nombreux). Mais il concerne plusieurs milliers de proches de donneurs d’organes. Le deuil fluide (normal) se caractérise chronologiquement par un état de sidération (choc), un refus de la réalité (déni), une décharge émotionnelle (colère), un marchandage, puis un chagrin profond avec des troubles du sommeil et de l’appétit (dépression) et un sentiment de manque du défunt. Le deuil se termine par la résignation, l’acceptation et la reconstruction avec évocation de l’être perdu sans détresse, vers 6 mois. Mais, la brutalité du décès peut engendrer un deuil pathologique, une altération sévère de l’état de santé, un doublement de la mortalité par des comportements à risque ou suicidaires chez les endeuillés et une possible désinsertion sociale. Les circonstances du décès conduisant aux dons d’organes sont toujours inattendues, brutales et violentes et génèrent souvent un deuil complexe et persistant pour les proches dénommé le trouble de deuil prolongé. Il est défini par l’Organisation Mondiale de la Santé (dans sa Classification Internationale des Maladies CIM-11 en 2018) comme un état de manque persistant avec symptômes dépressifs et anxieux et altération du fonctionnement quantifiée par l’échelle ICG (Inventory of Complicated Grief) dans les sphères professionnelle, sociale, éducative et personnelle, au moins 6 mois après le décès (12 mois chez l’adulte dans le manuel statistique des troubles mentaux DSM-5 TR). La prévalence du trouble de deuil prolongé est de 2 à 6 % dans la population générale, elle peut atteindre 78 % dans les situations extrêmes où le décès est brutal, mais sans majoration du risque (50 %) chez les proches des donneurs d’organes. Le comportement des différents acteurs du prélèvement d’organes, l’accompagnement des proches du donneur doivent limiter le risque de trouble de deuil prolongé. Le décret n°2016-1118 du 11 août 2016 et les recommandations de l’Agence de Biomédecine de 2019 incitent à : donner des nouvelles anonymes des proches du donneur, faire connaitre un lieu de mémoire, rapatrier le corps sur les lieux de l’inhumation (neutralité financière), initier une cérémonie de remerciements, assurer un suivi médical du deuil avec information du médecin traitant (voire adresser les proches du donneur à un professionnel de la santé mentale). La thérapie cognitive et comportementale (TCC) est la mieux adaptée au traitement du deuil compliqué. Afin d’anticiper ce risque, un accompagnement bienveillant et empathique des proches par les professionnels est nécessaire au moment de l’annonce du décès et de la demande de prélèvement et plus à distance.
La transplantation rénale en Occitanie Ouest. Spécificités toulousaines et perspectives
Nassim Kamar. Département de Néphrologie et Transplantation d’Organes, CHU Toulouse. Vice-Président de la Société Francophone de Transplantation.
Le service de néphrologie du CHU de Toulouse reçoit tous les transplantés sauf pulmonaires en post-opératoire dans son secteur de réanimation et assure leur suivi. L’activité de transplantation du CHU de Toulouse, a progressé depuis 2010, avec une hausse de 64 % de l’ensemble des transplantations et de 71 % des greffes rénales : 234 en 2025 dont 30% à partir de donneurs vivants (DV) soulignant l’engagement de l’équipe pour ce prélèvement (hause de 527 % des DV depuis 2010). La transplantation rénale améliore la survie et la qualité de vie des transplantés avec des bénéfices médico-économiques importants (l’économie d’une greffe rénale est estimée à près de 715 000 euros par rapport à la poursuite de la dialyse). Malgré cette forte activité de transplantation rénale, le nombre de patients en liste d’attente du CHU de Toulouse continue à croitre (1121 patients au 1er Janvier 2026). La durée d’attente médiane est de l’ordre 3,5 ans et près de 100 patients sont sortis de liste en 2025 (décès ou d’aggravation). Le développement des greffes rénales à partir de DV résulte : de la loi de bioéthique de 2011 élargissant le cercle des DV (liens affectifs, don croisé), d’une organisation régionale coordonnée de néphrologues convaincus (formés en DV, consultations avancées), de l’implication des infirmières de coordination dans le suivi de la liste d’attente et l’accompagnement des couples DV/receveurs, de la qualité de l’éducation thérapeutique, de la motivation des urologues dans l’activité de greffe à partir de DV, d’un accès facilité au bloc opératoire et du développement des innovations médicales (transplantation ABO incompatibles, désensibilisation HLA) et chirurgicales (coelioscopie 3D et robot pour patients obèses). Cependant, la liste d’attente continue de croître, soulignant la nécessité d’intensifier les efforts organisationnels régionaux et nationaux, d’évaluer les activités et la qualité des prélèvements de tous les établissements, d’analyser les causes du refus de prélèvements pour y répondre, de dépasser certaines croyances médicales, immunologiques ou chirurgicales, d’élargir les critères de prélèvement pour les donneurs en arrêt circulatoire. Pour les DV, une simplification du parcours apparait nécessaire : révision du bilan donneur, clarification du rôle des comités DV, amélioration de l’accès aux blocs opératoires et optimisation des programmes de dons croisés, trop longs et contraints par des obstacles logistiques et financiers. D’autres mesures doivent être proposées : valorisation des donneurs et de leurs familles, neutralité financière pour les DV, reconnaissance des proches des donneurs décédés, intéressement des médecins et chirurgiens impliqués dans les activités de prélèvements et de transplantations.
