Éloge
Session of 9 février 2010

Éloge de Philippe Vichard (1931-2008)

Alain Larcan et Jean Natali

Summary

Éloge de Philippe VICHARD (1931-2008)

Alain LARCAN *, Jean NATALI*

Philippe Vichard fut mon camarade d’internat que je précédais d’une année, tant à la Faculté qu’à l’externat, puis à l’internat. Notre cohabitation en particulier lorsque j’étais jeune agrégé d’une clinique médicale et lui chef de clinique chirurgicale dans le même bâtiment, nos échanges fréquents devaient renforcer notre amitié, qui en dépit d’un éloignement géographique relatif ne se relâcha jamais et devait s’épanouir à nouveau, ici même, rue Bonaparte.

Philippe très organisé et prévoyant, nous a non seulement désignés Jean Natali et moi pour prononcer son éloge, mais a facilité notre tâche en rédigeant des souvenirs jusqu’ici inédits, fort bien écrits, pleins de détails concernant sa formation et sa carrière où se révèlent son humour, sa grande culture et son sens aigu de l’observation. C’est avec une grande émotion que nous allons tenter de vous en livrer l’essentiel.

C’était un lorrain qui devint franc-comtois, né à Laxou, commune de l’agglomération nancéienne le 26 mars 1931. Les racines de sa famille étaient vosgiennes, Vosges cristallines du côté de Saint-Dié, plaine vosgienne du côté de Bleurville qui possède un charmant prieuré roman.

* Membre de l’Académie nationale de médecine

Dans la famille de Philippe, on était médecin de père en fils ; son grand-père était gé- néraliste à Granges sur Vologne, plusieurs oncles et grands-oncles furent aussi médecins et son père Gaston admiré et aimé, ancien interne des Hôpitaux de Nancy (reçu en 1929), médaille d’or, s’installa comme chirurgien généraliste à Vesoul, chef-lieu de la Haute-Saône où il exerçait à l’hôpital et à la Clinique Saint Martin. Sa mère qui avait reçu une formation des Beaux-Arts, fut l’élève du maître accompli qu’était Victor Prouvé, et sut lui inculquer un goût très sûr, empreint d’une certaine originalité.

Les études de Philippe furent perturbées par les événements de 1940. Il fit des séjours forcés à Cahors, Ax les Thermes, Bourg en Bresse avant de rejoindre Vesoul situé alors comme Nancy en zone interdite. Préfecture d’un département surtout rural, Vesoul était une ville administrative de 10 000 habitants au plus, située sur la Durgeon, au pied de la colline de la Motte. Philippe va au lycée de la ville, placé sous le patronyme du peintre Gérôme, habile dessinateur, aujourd’hui un peu décrié, c’était lui qui avait dit « j’aime mieux être pompier que pyromane ». Il prit l’initiative en quatrième de rédiger le journal de sa classe, intitulé ambitieusement le Périclès qui fut d’ailleurs intercepté par un de ses professeurs qui le sanctionna.

Philippe joue à la fête annuelle du lycée le rôle de Géronte dans le médecin malgré lui et s’intéresse aux procès qui se déroulent au palais de justice proche du lycée.

Je voudrais évoquer le cadre hospitalo-universitaire de l’époque à Nancy où on ne parlait pas encore de CHU. La Faculté, héritière des traditions de la Faculté lorraine de Pont à Mousson datant de 1572 et des écoles de médecine qui lui avaient succédé, était la troisième Faculté de France après Montpellier et Paris, et résultait du « transfèrement » de la Faculté de Strasbourg après le désastre de 1870 et le calamiteux traité de Francfort. Les locaux de la rue Lionnois en particulier l’Institut Anatomique avec son amphithéâtre où s’illustrèrent Nicolas, Prenant, Morel, Ancel, Bouin, Lucien, Rémi Collin avaient belle allure et étaient conçus pour accueillir des années de cent à cents-vingts élèves environ.

Le Centre hospitalier construit à la même époque en 1876 avenue de Strasbourg, comprenait essentiellement l’Hôpital Central, et plusieurs formations annexes situées à proximité ne formant pas un ensemble homogène : l’hôpital Saint Julien, l’hôpital Villemin, l’Hôpital Maringer, l’Hôpital Fournier auxquels s’adjoignait depuis 1929 une somptueuse maternité qui préfigurait les structures hospitalouniversitaires modernes. L’essentiel se passait à l’Hôpital Central dans des pavillons à deux étages comportant quatre salles en enfilade de douze puis de vingt-quatre lits.

Après un PCB ou un SPCN sélectif réalisé à la Faculté des Sciences, l’étudiant était pris en charge toute la journée pendant deux ans par les cours souvent remarquables du type enseignement supérieur, c’est-à-dire exposant de façon très détaillée une partie seulement du programme, complété par des séances très bien montées de travaux pratiques. Des examens écrits et oraux étaient très sérieux. En dehors de quelques stages pour les plus zélés pendant les vacances dans les services et de cliniques quotidiennes d’initiation séméiologique, médicale et chirurgicale, nous n’avions pas de contact vrai avec les malades.

La préparation de l’externat s’effectuait parallèlement surtout pendant les vacances et le concours avec écrit et oral se passait à la fin de la deuxième année. Philippe réussit le concours de l’externat en 1951 et prépara d’emblée l’internat au fil de stages médicaux réalisés en particulier chez le professeur Paul-Louis Drouet et chirurgicaux chez les professeurs Hamant, Pierre Chalnot et Rousseaux.

L’internat de Nancy était très sélectif, recevant selon les années de cinq à huit internes titulaires seulement. Il n’y avait qu’un nombre réduit de candidats car le niveau requis était élevé et les épreuves, particularité que nous avons longtemps maintenue et qui était très formatrice, comportaient deux examens de malades : un médical et un chirurgical en plus des épreuves écrites d’anatomie, de médecine et de chirurgie et des épreuves orales dont une question d’urgence. Nous étions entraînés à une sorte de mini-médicat ou mini-chirurgicat, un examen de vingt minutes, une réflexion de trente minutes, un exposé de dix minutes, ce cadre formateur devait nous marquer à vie et nous éloigner du bachotage et du psittacisme en nous donnant une attitude dans l’approche du malade que la théorie n’apprend pas.

Philippe fut reçu à 22 ans à son premier concours troisième sur sept. Nous avons vécu la même vie d’horaires monacaux, ponctuée de peu de distractions, l’interne passant son temps dans son service avec les visites, les contre-visites, le temps en salle d’opération, les urgences, les gardes, les astreintes. Il habitait, en tant qu’interne de garde partageant la tâche, avec mon ami Claude Colette, l’Hôpital Maringer où j’eus l’occasion de le soigner pour un syndrome méningé.

Philippe Vichard s’orientait vers la chirurgie en suivant les conseils de sa famille et de ceux qui avaient été les maîtres ou les camarades de son père. Il avait même accompagné et aidé son père avant même d’être étudiant en médecine et longtemps il n’envisageait qu’être le chirurgien vésulien associé et successeur de son père, tant à l’Hôpital public qu’à la clinique. Parallèlement, comme tous les chirurgiens à cette époque, il fréquentait le laboratoire d’anatomie du professeur et futur Doyen Beau où il fut successivement aide-prosecteur, prosecteur et chef de travaux, ce qui lui permit de mettre au point tous ses dossiers et toutes les questions qui étaient tirées au concours d’assistanat et de chirurgicat et de dominer ses concurrents. Ce n’est pas sans tristesse que je note qu’il obtint un succès notoire sur une question qui émergeait, celle du duodéno-pancréas.

Il effectua son cursus d’interne en pensant s’associer puis succéder à son père et tenait à maîtriser l’ensemble de la pathologie chirurgicale et les opérations de pratique courante dans les différents domaines à l’exception de la neurochirurgie tumorale et de la chirurgie cardiaque. Il effectua des stages civils et militaires dans les deux cliniques chirurgicales d’alors, à la clinique urologique, au service de chirurgie thoracique et dans les services de chirurgie militaire de l’Hôpital Lyautey à Strasbourg et de l’Hôpital Sédillot à Nancy.

Il fut un des derniers externes et un des derniers internes du professeur Aimé Hamant, chef de file de la chirurgie telle qu’on la pratiquait à l’époque : maîtrise et rapidité du geste, hémostase parfaite, chirurgie digestive et gynécologique surtout.

Les parisiens qui l’ont vu opérer estimaient que seul le grand Bergeret l’égalait dans la virtuosité opératoire. Il fréquente aussi le service du professeur Rousseaux, fondateur de la neurochirurgie mais déjà atteint du cancer qui devait l’emporter, le service d’urologie d’André Guillemin où il bénéficia de l’encadrement de l’excellent praticien que fut son fils Paul Guillemin. Il fut aussi l’interne de Jean Lochard, élève de Chalnot, excellent chirurgien et chef du service de chirurgie thoracique. Mais c’est surtout à la clinique chirurgicale du professeur Pierre Chalnot qu’il doit l’essentiel de sa formation accédant à la maîtrise.

Pierre Chalnot, élève du professeur Hamant, moins brillant opérateur que son maître, privilégiait le diagnostic et savait aussi décider de ne pas opérer. Il était très compétent dans le domaine des réinterventions en particulier la chirurgie digestive.

Très présent dans son service y compris le dimanche, il avait su développer les nouvelles disciplines : chirurgie thoracique, oesophagienne et pulmonaire et surtout chirurgie cardiaque au même titre que Santy à Lyon, de Vernejoul à Marseille, Dubourg à Bordeaux, Gaudart d’Allaines et Dubost à Paris. Sa clinique de centvingts lits environ, répartie en quatre salles recevait toutes les urgences un jour sur deux, en plus de son recrutement propre et il y avait environ 40 % de traumatologie.

Les équipes étaient orientées : la chirurgie digestive avec Jean Grosdidier, la chirurgie cardiovasculaire avec Roger Bénichoux, Robert Frisch et Pierre Mathieu, la chirurgie traumatologique et orthopédique avec Jacques Michon. Le patron avait hérité de son maître Hamant : les pratiques à la Böhler, immobilisations plâtrées, plâtres de marche, plâtres fenêtrés, tractions-suspensions, étriers, etc. et comme l’écrit Philippe dans ses mémoires ; « les tractions continues donnaient à la salle un aspect de port de pêche dans la brume du soir ». Jacques Michon, fils de mon maître Paul Michon, chef d’une des cliniques médicales, était un esprit curieux et attachant ; ayant souffert dans sa jeunesse d’une tuberculose, il se ménageait un peu et privilégiait la chirurgie plastique et réparatrice, en particulier la chirurgie de la main dont il fut un des pionniers reconnus ; appartenant à ce que l’on a appelé les cinq doigts de la main, à la suite d’Iselin, Raymond Vilain et Raoul Tubiana à Paris, Verdan à Lausanne. Il voyageait beaucoup, fréquentait les cliniques parisiennes de Merle d’Aubigné en particulier, s’intéressait à tous les procédés de l’ostéosynthèse, aux premières prothèses et à tous les procédés de remplacement.

Philippe Vichard fut notablement marqué par Jacques Michon qu’il complétait d’ailleurs un peu par sa rigueur mais aussi par sa vigueur physique pour les interventions ostéo-articulaires lourdes. L’orientation traumatologique et orthopé- dique était de plus en plus marquée et Philippe Vichard ne participait que de loin à l’activité cardiovasculaire de la clinique. Malheureusement l’isolement de la traumatologie à la clinique de la sécurité sociale située hors CHU et confiée au professeur Jean Sommelet, la création tardive et compensatoire pour Jacques Michon d’un service de chirurgie de la main à l’hôpital éloigné de Dommartin les Toul, dépendant du CHU devait conduire Philippe Vichard, assistant des hôpitaux de Nancy, qui avait passé brillamment les épreuves du chirurgicat à Besançon et de l’agrégation à temps partiel pour Nancy en 1961, après quelques hésitations à s’orienter vers la Faculté de Besançon.

Philippe qui était de plus en plus orienté vers la traumatologie et l’orthopédie avait effectué des stages à l’étranger en particulier à l’hôpital traumatologique de Zagreb, dirigé par l’excellent chirurgien Grujic qui avait fait un long stage à Nancy. Il fréquenta les écoles parisiennes d’Iselin, de Judet, de Jean Gosset, de Merle d’Aubigné. La rencontre avec André Sicard qui fit partie de son jury d’agrégation lui permit de nouer avec ce maître de la chirurgie des liens de fidélité et de reconnaissance qui ne se démentiront jamais.

Il fut marqué par les concours qui jalonnaient notre carrière hospitalo-universitaire d’alors, Philippe avait le goût de la rédaction de la question bien faite et toujours actualisée, écrite en bon français, nourrie de références françaises. Il était moins passionné de la presse internationale, anglo-saxonne, tout en connaissant l’essentiel dans sa discipline. Très travailleur, privilégiant le savoir et le savoir-faire, très consciencieux, toujours soucieux de sa technique, il pratiquait le procédé que les militaires connaissent et qu’a popularisé le Maréchal Foch, celui dit du perroquet qui gravit les barreaux d’une échelle en fixant fermement le barreau supérieur avant de s’élever par gradation. Comme interne et surtout comme chef de clinique à l’âge de 27 ans, qui dans une clinique chirurgicale active était le « deus ex machina » de toute l’organisation et d’abord le maître du tableau opératoire, il savait reconnaître les qualités et aussi les défauts des maîtres qui l’accueillirent et ne voulut en retenir que le meilleur.

Nous noterons que cinq de ses maîtres Aimé Hamant, Antoine Beau, Pierre Chalnot, AndréGuilleminetJacquesMichonfurentcorrespondantsdel’Académiemaisc’était une époque où les provinciaux voyageaient peu et aucun d’eux ne chercha à devenir membre titulaire ; le nombre de postes non résidants était alors infime.

Très scrupuleux, soucieux de bien faire plus que de plaire, volontiers silencieux, gardant par-devers lui l’opinion sur ses maîtres, ses camarades et ses rivaux, discret, confiant en apparence, probablement secrètement atteint d’anxiété métaphysique, en dépit des travers de la vie et de nombreux obstacles, il alla son chemin, éloigné des sentiers obliques, estimant ses interlocuteurs, respectant ses patients, sachant tirer le meilleur de la fréquentation de ses maîtres. Il était très cultivé, curieux d’histoire et savait transcrire ses notations dans ses très intéressants souvenirs qu’il mit en forme à la fin de sa vie.

De tout cela, on ne pouvait encore tout percevoir ; sa personnalité solide et attachante devait après cette période de formation, prendre son véritable essor dans la « vieille ville espagnole », dont parle Victor Hugo.

Alain Larcan Ma première rencontre avec Philippe Vichard remonte au printemps 1961, dans ce concours d’agrégation, toutes spécialités chirurgicales respectant le rythme ternaire instauré en 1823, trois ans après le début de l’Académie nationale de médecine. Ces deux mois passés à Paris ont représenté une étape importante dans sa vie.

Permettez-moi d’en rappeler rapidement les modalités :

— une épreuve de titre, non-discriminatoire qui équivalait à une présentation au jury ;

— une leçon de trois quarts d’heure préparée pendant quatre heures, de façon strictement isolée.

Cela représentait le prétexte principal de l’admissibilité prononcée par un jury de neuf membres dont la composition en 1961 était la suivante :

— cinq provinciaux : Emile Delannoy, massif et olympien, qui présidait à l’ancienneté, Robert de Vernejoul, René Fontaine, Pierre Wertheimer, Edouard Mourgues-Molines.

— Quatre parisiens : Gaston Cordier, Marcel Fèvre, Jean Patel, André Sicard, puis se déroulait la leçon de vingt-heures, ainsi appelée car on tirait au sort un sujet tel jour à X heure, qu’on devait exposer vingt-quatre heures plus tard pendant une heure. Toutes les collaborations étaient autorisées.

L’ensemble de toutes ces épreuves durait un mois, mais l’usage voulait que nos confrères provinciaux viennent avant et se joignent à nous autres, parisiens, qui les accueillaient dans des « sous-colles ».

Le hasard a voulu que je me trouve dans la salle lorsque Philippe Vichard présentait sa leçon de trois quarts d’heure, sur les « ruptures traumatiques de la rate », et je fus frappé par sa présentation associant élocution agréable, maîtrise du sujet, absence d’emphase et clarté d’exposition. Je me renseignais à son sujet et appris qu’il était le plus jeune candidat : il venait d’avoir trente ans.

Il y avait trois places pour Nancy mais aucune ne semblait être pour lui. Et pourtant ce fut lui qui l’emporta, haut la main, alors qu’il n’avait aucun patron dans le jury. Je le félicitai le jour des résultats, quand on annonça son nom.

Nos autres rencontres eurent lieu plus tard dans le service de mon maître Sicard, à la Salpetrière.

M. Sicard avait fondé en 1959, la société française de médecine du trafic.

Se souvient-on aujourd’hui qu’il y avait, à cette époque, 16 000 morts et 100 000 blessés graves par an dans les accidents de la circulation. Les pouvoirs publics semblaient accepter avec résignation cette hécatombe.

M. Sicard, grâce à des réunions annuelles, qu’il appela assises nationales, suscita un mouvement sur la prévention des accidents et l’organisation des secours aux victimes.

Philippe Vichard participa très tôt à ces actions alors que se développait son intérêt pour la traumatologie.

En 1962, il commençait une carrière libérale et ouvrait au centre de Nancy un cabinet de chirurgie générale et ostéo-articulaire, tandis que, sous la direction de Pierre Chalnot, correspondant de l’Académie depuis 1964, il participait à l’activité d’un grand service de chirurgie générale.

Trois années plus tard, un concours de chirurgien des hôpitaux était ouvert au centre hospitalier universitaire de Besançon, annexé à l’école de médecine, toujours dépendante de Nancy.

Après de nombreuses difficultés et tractations, il fut reçu mais, en raison de nombreux obstacles administratifs et du peu d’enthousiasme de ses collègues hospitaliers à l’accueillir, ainsi que de l’absence de locaux hospitaliers corrects, ce n’est qu’en 1968 qu’il reçut l’ampliation d’un arrêté ministériel le mutant à Besançon.

Philippe Vichard posa alors aux différentes autorités un ultimatum avec trois requêtes :

— la garantie d’obtenir un nouveau service en construction dans les hôpitaux de Besançon ;

— de choisir sa dénomination : traumatologie, orthopédie et réadaptation fonctionnelle ; être assuré d’une titularisation universitaire rapide en tant que professeur.

Ces conditions acceptées, il arriva à Besançon le 4 novembre 1968, se rendant au service de « chirurgie 3 », en attendant l’ouverture de son futur service mis en chantier sept ans auparavant. Il avait trente-sept ans.

Dans cette ville coexistaient temps plein et temps partiel et l’indigence des locaux hospitaliers était manifeste. Le taux d’occupation des locaux chirurgicaux s’effondrait. Car toute l’activité intéressante (hors les urgences) et lucrative se faisait en ville dans différentes cliniques.

Délibérément, Philippe Vichard choisit le temps plein car il lui semblait impossible de partager son activité.

L’idée maîtresse — je pourrais dire l’idée fixe — de Philippe Vichard était de traiter dans un centre unique les traumatismes graves, quelle qu’en soit l’origine : voie publique bien sûr mais aussi catastrophes, attentats mais aussi tous les aléas graves de la vie quotidienne. Elle repose sur un concept originaire de l’Europe de l’Est qu’il avait visité dans le courant des années 60, comme vient de vous le dire Alain Larcan.

À partir de 1969, Philippe Vichard conduit la réalisation de son service avec l’autorité et la fermeté dans le commandement qui lui sont reconnus tout au long de sa carrière, sans omettre la création de structures de rééducation fonctionnelle inexistantes en Franche Comté avant son arrivée.

Il est justement récompensé de ce travail considérable lorsqu’on lui attribue, en 1971, la chaire d’Orthopédie et de Traumatologie au sein de la toute jeune faculté de médecine de Besançon, dégagée de celle de Nancy.

Il réussit à force de ténacité à moderniser les locaux qui lui sont octroyés à l’hôpital St Jacques et réalise un travail scientifique remarquable même si ce n’est qu’en juin 1985 qu’il dispose enfin de nouveaux locaux dans un hôpital tout neuf : Jean Minjoz, implanté dans la banlieue Est de Besançon.

Il va y rester quinze ans, jusqu’en 1999.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Pour m’en assurer je me suis rendu, il y a quelques mois, à l’hôpital Jean Minjoz.

Dans la ville de Besançon, des panneaux clairs et judicieusement placés indiquent la direction de l’hôpital.

À l’intérieur même de l’établissement hospitalier, on est conduit directement devant un pavillon où il est écrit en gros caractères : « Urgences » et au-dessous trois portes avec l’inscription :

— « Médico chirurgicales » — « Psychiatriques » — « Traumatologiques » J’ai poussé l’une après l’autre ces trois portes et j’ai été accueilli à chaque fois par un personnel infirmier et médical qui m’a paru tout à fait compétent.

Pour les urgences médico chirurgicales, il s’agit essentiellement d’un travail de tri, d’orientation, voire de déchoquage d’emblée si l’état du patient le justifie, effectué par des médecins qu’il est convenu de désigner sous le nom d’urgentistes, en association avec des internes.

Dans les urgences psychiatriques, je me suis trouvé en présence d’un interne neurologue et d’un psychiatre.

Enfin dans la partie traumatologique, un interne senior assure l’accueil immédiat.

Il y a, sur place, un chirurgien de garde senior et un chef de clinique ou un PH.

Quelle que soit l’orientation primitive des patients qui sont admis, tous ceux qui sont suspects d’infection sont dirigés directement vers une unité septique avec salle de consultation et salle d’opération et seize lits d’hospitalisation.

Tous les éléments d’un centre de traumatologie « à la française » situés au sein même de l’hôpital est donc en place, avec une collaboration facile de toutes les disciplines et la mise en commun de tous les équipements coûteux ; imagerie, laboratoire. Ces dispositions permettent donc l’utilisation optimale de tous les spécialistes.

Comme l’avait rappelé ici même notre maître Sicard, il y a vingt-deux ans, un tel centre, en dehors de ses avantages humanitaires et sociaux, en limitant la durée de l’hospitalisation et en diminuant l’importance des séquelles, permet de réaliser des économies de santé importantes. Il convient de ne pas de dissimuler que son fonctionnement pose des problèmes redoutables, ne serait-ce que d’avoir six équipes par semaine pour que des chirurgiens responsables n’assurent pas plus d’une garde hebdomadaire. Philippe Vichard n’a jamais prétendu que ce fonctionnement pourrait s’appliquer à tous les services hospitaliers, avec les possibilités actuelles de régulation en amont par le SAMU et le SMUR.

Quoi qu’il en soit, avec une telle infrastructure hospitalière, Philippe Vichard va pouvoir réaliser un travail considérable.

Près de 400 articles et publications dans des journaux de haut niveau, plus de 80 thèses d’État en rendent compte.

Philippe Vichard s’est intéressé à la stabilisation des volets thoraciques, au traitement des contusions abdominales, en particulier des ruptures de rate, au traitement des ruptures diaphragmatiques mais aussi à l’ostéosynthèse des fractures du rachis.

Bien sûr, l’appareil moteur représentait son terrain de prédilection et s’il ne négligeait pas la chirurgie froide, la plupart de ses publications concernent des urgences et il est impossible de toutes les citer.

Rappelons tout de même le traitement en un temps des fractures ouvertes de jambe par stabilisation interne du squelette et couverture immédiates par lambeaux pédiculés ou libres, et il convient également de ne pas omettre l’enclouage rétrograde dans les fractures du fémur distales par une voie d’abord originale d’enclouage simultané des diaphyses fémorales et distales et bien d’autres encore.

Mais je ne peux passer sous silence qu’il fut l’un des premiers, sous l’influence de Jacques Michon, avec Yves Tropet et Laurent Obert, à ouvrir un centre SOS mains.

Dans le domaine de l’enseignement, comme dans toutes ses activités, il vécut sa discipline comme une passion, il défendait l’enseignement de la séméiologie, injustement délaissée, et insista sur une forme d’enseignement plus clinique et pragmatique que celle qui est dispensée depuis la suppression de l’externat.

C’était un travailleur infatigable, il ne comptait pas son temps, toujours disponible, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit.

Comme l’a dit Yves Tropet, son assistant et successeur, cet homme foncièrement bon soignait ses patients avec beaucoup d’humanité et de dévouement.

Il accordait une importance primordiale à la formation des jeunes chirurgiens dans les instances nationales et au sein de son service dans les réunions quotidiennes.

Il accordait aussi toute son attention à son personnel hospitalier, à ses infirmières, ses panseuses qu’il traitait avec amitié et respect.

Il défendait ses convictions avec force, courage et ténacité.

Reconnu de ses pairs, il dirigea et présida de nombreuses sociétés savantes, il intégra l’Académie nationale de chirurgie, dont il était le Président au moment de sa disparition, et en 2002 son élection à l’Académie nationale de médecine fut pour lui une grande joie alors qu’il était correspondant depuis 1991.

Il ne recherchait pas les honneurs mais avait reçu récemment la rosette d’officier de l’Ordre national du Mérite.

Réservait-il quelques instants à ses loisirs ?

L’histoire l’intéressait tout particulièrement, il fut membre de la Société française d’Histoire de la Médecine alors qu’il avait été, pendant deux ans, président de l’Académie des sciences, belles lettres et arts de Besançon.

Que ce soit dans sa maison de la rue Renan ou dans sa maison de campagne, un ancien presbytère situé à Moncey, dans la vallée de l’Ognon, il aimait s’isoler dans sa bibliothèque, lire, écrire.

Mais un jour, alors que je m’informais de ses prochaines vacances, il me dit d’un ton sibyllin « je suis un marin d’eau douce » et je ne saisis pas la signification exacte de cette confidence. Philippe Vichard avait une passion, les voyages en bateau, non pas sur mer, mais au fil des canaux et des fleuves, comme l’a rappelé Jean-Louis Ribardière, à son éloge devant la Société d’Histoire de la Médecine.

Le professeur Claude Colette a décrit son étonnement lorsqu’il lui fit partager ses émotions poétiques sur le canal qui traverse le département du Doubs, allant du Rhône vers le Rhin en contemplant les paysages émouvants et splendides le long du grand axe de cette voie d’eau.

En allant plus vers l’Est, il se dirige vers les splendeurs baroques d’Einsielden où il suit les traces des anciens pèlerins du haut Doubs allant prier la vierge noire.

Philippe Vichard est, en effet, un chrétien fervent collectionnant les souvenirs religieux d’autres fleuves de l’Europe tels que le Danube et l’Elbe.

Dans le document qu’il nous a laissé à Alain Larcan et moi-même, je note seulement à la date de 1957 ses trois mots : je me marie.

Nous nous tournons maintenant vers vous madame.

Vous avez partagé 51 ans de sa vie, 51 ans de bonheur m’avez-vous dit lorsque vous m’avez reçu, il y a quelques mois dans cette très ancienne maison de la rue Renan, recouverte dans ses murs extérieurs par cette pierre locale de Chaillut, d’aspect marbré jaune et bleu.

Vous y avez élevé vos quatre enfants, deux garçons et deux filles qui deviendront avocat, architecte et parmi vos cinq petits-enfants, l’un d’entre eux sera médecin.

Les dernières semaines de sa vie témoignent du courage de Philippe Vichard Il est opéré le 18 avril 2008 d’une lésion abdominale grave.

Mais, le 30 mai 2008 était programmée, depuis longtemps, une réunion internationale, la première, qu’il devait présider, consacrée aux centres de traumatologie et dont le sujet était « l’expérience étrangère face à la tradition française ».

Notre confrère Jean Dubousset y participait avec six collègues français et des traumatologues leaders de la traumatologie dans leur pays : Allemagne, Autriche, États-unis, Grande-Bretagne, Pays-Bas.

Philippe Vichard rassemble ses dernières forces pour se rendre, six semaines après son intervention, à la porte de Versailles où il prononce un discours qu’on peut considérer comme un testament.

« La traumatologie est qu’on le veuille ou non une activité spécifiquement hospitalière, une carte maîtresse dans la stratégie hospitalière qui doit être l’objet de toutes les attentions de l’administration comme des chirurgiens . »

Il décède le 12 juillet 2008, six semaines plus tard, pendant lesquelles il fait montre encore et toujours de courage, discrétion et dignité.

Après une cérémonie émouvante en l’église St Pierre de Besançon, il reposera selon ses vœux au cimetière de Bleurville, ce village tant chéri depuis son enfance.

Madame, ma chère Toty, vous avez soutenu sans défaillance Philippe pendant ses dernières semaines, comme vous l’aviez fait pendant toutes les années qu’a durée votre union, et assumé sa disparition brutale.

L’Académie tout entière partage votre peine et celle de vos enfants. Elle n’oubliera pas Philippe Vichard.

Jean Natali