Published 11 March 2003
Éloge

Yves GROSGOGEAT

Éloge de Monsieur Yves Bouvrain (1910-2002)

Yves GROSGOGEAT

Un matin d’avril 1930, un jeune externe de l’Hôpital Broussais est le témoin d’un drame. Un homme de 60 ans meurt sous ses yeux devant Charles Laubry et son entourage impuissants.

En bonne santé apparente, il venait de raconter au Professeur qu’il avait perdu connaissance quelques jours auparavant. Oh ! peu de choses, seulement pendant quelques secondes et il s’était relevé, tout de suite et tout seul, pour reprendre aussitôt son activité normale.

Charles Laubry l’ausculte longuement, lit attentivement l’électrocardiogramme et, sitôt le patient sorti, laisse tomber : « cet homme a la maladie du pouls lent permanent ».

À peine avait-il fini d’en expliquer le mécanisme qu’une infirmière accourt : « Monsieur, Monsieur, venez vite, votre malade est tombé dans le couloir et il ne respire plus ». Tous se précipitent. C’est vrai : pas de pouls, pas de bruits du cœur, pas de respiration. Et cette pâleur cadavérique qui résiste à l’injection d’adrénaline intracardiaque. Le patient vient de rendre l’âme sous les yeux du jeune externe stupéfait et déçu par l’impuissance de celui dont il admirait le savoir.

Mais la leçon avait servi. En effet, c’est le même jeune étudiant, devenu à son tour chef de service qui, pour la première fois le 17 décembre 1960, 30 ans plus tard, ose, non sans hésitation, pousser à partir d’une veine du bras une sonde-électrode dans le ventricule droit d’une patiente de 55 ans à demi consciente, victime d’un état de mal syncopal par bloc auriculo-ventriculaire complet. A peine la sonde est-elle introduite que les stimulations s’avèrent efficaces et la malade, à nouveau colorée, recouvre un état normal.

Autre drame : avril 1961, un homme de 70 ans, ne conservant pourtant qu’une petite séquelle d’un infarctus ancien, est subitement victime d’une tachycardie ventriculaire permanente. À la hâte, on enduit la peau du thorax de pâte conductrice. Deux grosses électrodes y sont appliquées. Tout le service est là, dans une atmosphère tendue, les yeux rivés sur le scope. Contact ! Le thorax du patient tressaute. Un instant le spot sort de l’écran pour reprendre bien vite sa place et, divine surprise, trace alors le rythme sinusal d’un cœur normal. C’est gagné !

Arrêtons là ces exemples de sauvetages inédits qui ne furent pourtant pas les seuls.

Vous l’avez deviné, l’auteur de ces premières, le jeune externe devenu chef d’école, l’homme dont la vie fut une croisade permanente contre l’arrêt du cœur et les morts évitables, ce précurseur fut Yves Bouvrain qui nous quitta le 21 janvier 2002 et dont nous honorons aujourd’hui la mémoire.

Il avait vu le jour à Créteil, le 14 mars 1910. Très tôt, son père, Professeur de biologie à la Faculté des Sciences, l’entraîne dans les champs et les forêts d’Ile de France pour y cueillir des plantes, ramasser des pierres, attraper les insectes et classifier les espèces et les familles. L’enfant acquiert ainsi vite le sens de l’observation, le respect de la nature et cette curiosité scientifique qui ne le quittera pas.

Études secondaires sans histoires à Louis Le Grand. Après le bachot, que faire quand on n’a pas eu de vocation précoce ? Peu importe, écrira-t-il, les vocations secondaires sont souvent plus authentiques que les choix prématurés élaborés dans l’abstrait.

Souvenirs d’enfance, il commence par quelques cours de botanique en Sorbonne.

Heureusement, Georges Heuyer, fondateur de la neuropsychiatrie infantile et grand ami de la famille, le pousse à « faire sa médecine » comme on disait alors. Il deviendra son tuteur et, après la disparition prématurée du père, c’est lui qui veillera sur sa carrière jusqu’à sa nomination au Bureau central et à l’Agrégation.

Puis c’est l’inscription au PCN avec un groupe d’amis, Stéphane Thieffry, Robert Mallet, Jacques Gerbeaux et Paul Desseigne, un goupe qui jamais ne se dissociera, dans la vie professionnelle comme dans les relations affectives et familiales.

Première année de médecine. Un matin de septembre1928, Yves Bouvrain pénètre dans la cour triste et solennelle de l’ancien Beaujon pour entamer son premier stage, chez le Professeur Achard. Premier apprentissage, premier contact avec le malade, premières leçons de séméiologie avec André Escalier, un chef de clinique paternel, un premier guide qui le séduit, l’instruit et le confirme dans son choix médical.

La deuxième année est décisive : c’est l’arrivée dans le service de Charles Laubry à Broussais. Un bidonville hospitalier, un décor digne des Misérables avec des murs de briques noirâtres, des allées de mâchefer, des baraquements lépreux sur pilotis de bois bâtis à la hâte, en 1883, pour faire face à une épidémie de choléra. Mais à l’intérieur de ce haut lieu de la cardiologie, quel contraste avec une atmosphère enthousiaste de travail passionné, animé et coordonné par un homme d’une envergure exceptionnelle, Charles Laubry, maître incontesté de la cardiologie française, célèbre dans le monde entier.

Le cérémonial de l’époque n’aidait pas, loin s’en faut, à décrisper les timides.

L’arrivée du Professeur était annoncée par le concierge qui, depuis la loge et à toute volée, faisait sonner la grosse cloche du portail. Une seconde de silence et ensuite pour chaque chef de service son signe de reconnaissance. Un seul coup pour Laubry.

Attentif à ce signal, chacun s’empressait d’accueillir la limousine noire, une Delaunay-Belleville, qui s’arrêtait au bas de l’escalier. Le chauffeur casquette à la main, ouvrait alors la portière et le patron descendait, accompagné d’un petit fox terrier qu’il avait recueilli et auquel il tenait car c’était le chien de son interne Henri Vadon, mort tragiquement d’une piqûre anatomique.

C’est dans ce saint des saints de la cardiologie que se situa le point de départ de ce qui devait être le destin médical d’Yves Bouvrain. D’emblée, il fut fasciné par la stature impressionnante de cet homme qui imposait le respect ; mais aussi par son chaleureux accueil et sa grande érudition. Et les deux adjoints du service, aux caractères si opposés, Jean Walser excellent clinicien et Daniel Routier à l’intelligence aiguë, voire paradoxale, achevèrent de le séduire et de le convaincre. Il serait cardiologue.

Après le concours, il fait ce qu’on appelait un « bel internat » : Crouzon, Chiray, Sezary et Étienne Bernard, chef de la phtisiologie française qui le fascina tellement qu’il faillit devenir pneumologue.

Mais non, la décision était bien prise et, en 4e année, retour chez Charles Laubry où il fera ensuite son clinicat.

Arrive 1939. A peine est-il nommé à l’assistanat qu’il est mobilisé pour faire la « drôle de guerre ». Juste avant, il épousera une de ses externes, Andrée Dartevelle, qui lui donnera 3 enfants.

La mobilisation le conduit encore, mais passagèrement, dans un centre de phtisiologie où il se contentera d’admirer l’étendue des connaissances de Michel-Léon Kindberg qui en était le directeur.

1940 : c’est la démobilisation. Il s’empresse de retrouver la prestigieuse équipe de Laubry qui, chassée de Lariboisière par les Allemands, avait trouvé refuge à la Cité Universitaire du boulevard Jourdan. Il y retrouve aussi Jean Lenègre, conférencier respecté et admiré. Il y rejoint surtout un homme qui l’avait fasciné par son intelligence, son élégance, son enthousiasme, sa passion contagieuse pour la médecine :

Pierre Soulié le grand frère toujours prêt à le secourir et à l’aider. Avec lui, il allait faire de cet hôpital de désencombrement le plus actif des services de la capitale. Et pourtant les obstacles ne manquaient pas, surtout en cette fin d’occupation où sévissait une grave pénurie en matériel, en chauffage, en médicaments et même en nourriture.

 

Toutefois, le moral ne faiblissait pas, non plus que la qualité du travail médical. Yves Bouvrain savait entretenir une ambiance à la fois studieuse et joyeuse aux côtés de Jean Di Matteo, François Joly, Robert Tricot, Paul Chiche, sous la houlette d’un Pierre Soulié tout aussi généreux en affectueuses bourrades qu’en éclairs et coups de tonnerre.

Dès cette époque, Yves Bouvrain participe au grand essor de la cardiologie : création des premiers laboratoires de cathétérisme, premières angiocardiographies, premiers phonocardiogrammes intracardiaques, autant d’innovations qui valaient alors à la France une première place européenne en hémodynamique. Essor, aussi, de la cardiologie pédiatrique et des cardiopathies congénitales. Naissance de la chirurgie cardiaque avec les anastomoses de Blalock dans la maladie bleue. Premières commissurotomies. Départ de la chirurgie valvulaire.

En 1945, les Américains à leur tour libèrent Lariboisière. Avec Pierre Soulié et son équipe, il va pouvoir y reconstruire une cardiologie hospitalière parisienne bien éprouvée par l’occupation.

C’était aussi l’époque du mi-temps hospitalier. Car quand on ne disposait pas d’un capital suffisant l’après midi était réservé à l’exercice libéral. Yves Bouvrain s’installe alors dans une modeste rue du 14e arrondissement, au nom aussi difficile à prononcer qu’à repérer. Mais c’était le quartier de Montsouris, son village, celui de sa plus tendre enfance. Et bien vite il réussit parfaitement dans ce rôle de cardiologue praticien qu’il exerce avec passion et dévouement. C’était l’époque où l’on allait en ville, avec les moyens du bord. Dans un Paris privé d’essence, il doit ressortir le vieux vélo de son adolescence. Et que dire du Boulitte portatif de 30 kilos qui, à lui seul, mobilisait 4 bras musclés pour parvenir au chevet du malade. Mais cette activité extra-hospitalière lui donnait de grandes joies et il exercera son art pendant de nombreuses années avec le même cœur et le même enthousiasme.

En 1947 : c’est la nomination au médicat des Hôpitaux de Paris.

Quelques années plus tard, Yves Bouvrain décide, enfin, de voler de ses propres ailes et prend son autonomie. On est en 1952. Le voici chef de la consultation-porte de l’Hôpital Necker entouré de son premier noyau : Pierre Fortin, Alain Bourthoumieux, Raphaël Nezry. C’est là aussi qu’il accueille son premier interne, provisoirepoint coupé, Robert Slama, fidèle parmi les fidèles, qui plus jamais ne le quittera.

En 1956 : le hasard des choix conduit la petite équipe à la Maison Municipale de Santé. On l’appelait la Maison Dubois, mais il la fera débaptiser pour le nom d’Hôpital Fernand Widal car, disait-il, les malades pouvaient confondre avec le magasin de meubles du « bonhomme en bois » du Boulevard Barbès ! Ici, la place ne manque pas et il peut étoffer son plateau technique et s’entourer de précieuses recrues médicales comme Henri Sikorav dont il appréciait l’ingéniosité et l’ardeur au travail.

Mais la grande date est 1960 : Il prend alors la direction du service de cardiologie de Lariboisière libéré par Pierre Soulié nommé à Broussais.

 

Entre temps, il gravit une à une les marches de la carrière universitaire : Agrégation à Besançon en 1958, puis à Paris en 1961. Chaire de Séméiologie Médicale en 1966.

Chaire de Cardiologie après le décès de Pierre Soulié en 1970.

Yves Bouvrain restera 19 ans à Lariboisière. Au début, tout est à recommencer et c’est à nouveau la quête de locaux, de matériels, de postes hospitalo-universitaires, de vacations.

Mais l’enthousiasme est là. Travailleur infatigable, génie inventif, esprit curieux, tout à la fois courtois et tenace, harcelant une administration trop lourde, autant d’atouts qui vont lui permettre de réaliser une œuvre étonnante.

De cette ruche, Yves Bouvrain est l’animateur incontesté et infatigable, entraînant avec lui une équipe dynamique et originale.

Esprit novateur, il abandonne de principe les sentiers battus, se méfiant des idées reçues. Très vite, il oriente l’activité du service vers une spécialité entièrement nouvelle, la réanimation cardiologique au service des troubles du rythme, de l’insuffisance coronaire aiguë et de l’insuffisance cardiaque, toutes choses délaissées à une époque où l’activité médico-chirurgicale était surtout consacrée aux cardiopathies congénitales et valvulaires.

Il a cette faculté rare d’évaluer, dès l’éclosion d’un projet, les moyens en hommes, en structures et en appareillages nécessaires à sa réalisation. Certes, pour le clinicien, le résultat thérapeutique est une fin. Mais la connaissance des mécanismes physiopathologiques est indispensable. C’est pourquoi il va très vite lancer et coordonner des projets multidisciplinaires. Il s’entoure de chercheurs institutionnels comme Edouard Corabœuf pionnier de l’électrophysiologie cellulaire ; Fred Zacouto ingé- nieur électronicien ; Paul Laurens médecin-ingénieur, inventeur du stimulateur au plutonium.

Ainsi Lariboisière devient vite le premier centre français et européen d’électrophysiologie et de rythmologie. Car, avant tous les autres et malgré un scepticisme qui parfois l’attristait, Yves Bouvrain croyait fermement au traitement des troubles du rythme cardiaque par l’électricité.

Je disais : Yves Bouvrain novateur et homme des premières.

— Nous avons vu, la première réduction par choc électrique externe d’une tachycardie ventriculaire rebelle : c’est lui, en 1960 avec Jacques Guedon.

— La généralisation de l’entraînement électrosystolique transitoire ou définitif :

c’est lui, avec Saumont et Zacouto.

— La banalisation des régularisations programmées par choc électrique de la fibrillation auriculaire, à la place de la quinidine à doses croissantes trop souvent responsable de morts subites, c’est lui.

— C’est lui encore, en 1964 qui décrit avec François Dessertenne ces fameuses « torsades de pointe », terme dont nous sommes contents de voir que nos confrères anglo-saxons eux-mêmes l’ont conservé dans sa langue maternelle.

— C’est lui aussi qui publie, pour la première fois, les signes hémodynamiques des infarctus bi-ventriculaires dont le tableau et le traitement s’avèrent très spécifiques.

— C’est surtout lui qui, le premier en France, s’élève contre ces trop nombreuses « morts illégitimes ». En quelques instants, une fibrillation ventriculaire tue alors qu’il s’agit d’un dérèglement purement électrique, sans rapport avec la gravité de l’atteinte anatomique du cœur. Rompant alors avec l’attentisme traditionnel, Yves Bouvrain prône au contraire la défibrillation précoce. Dès lors, il faut se battre contre l’insuffisance en équipements. Mais la ténacité finit par payer et, après bien des palabres, c’est la création, en 1962, de la première unité de soins intensifs de cardiologie.

Elle regroupe les matériels de stimulation, de défibrillation, d’oxygénothérapie, d’intubation et toute la panoplie des drogues d’urgence. Elle permet de faire les diagnostics électrophysiologiques et hémodynamiques. Elle assure la surveillance continue de l’électrocardiogramme et des autres variables vitales. Elle permet l’électrothérapie d’urgence, véritable révolution thérapeutique des années soixante dont Yves Bouvrain fut un des plus ardents militants. Mais que d’efforts et, même à cette époque, que de démarches pour obtenir la création des 3 postes d’infirmières, sans compter les vacations. Heureusement, Robert Slama et Jacques Guedon se donnèrent sans compter pour assurer la garde 24 heures sur 24.

— Grâce à cette unité de réanimation, c’est encore lui qui, en 1963, rapportera le premier cas de récupération par choc externe d’un mort par fibrillation ventriculaire au cours d’un infarctus. Un an plus tard, Gilbert Motté pouvait faire sa thèse sur une série de 17 cas de fibrillation ventriculaire récupérés sans séquelle au cours d’infarctus aigus.

Mais pour sauver ces « cœurs trop bons pour mourir » il faut aussi agir en amont et réduire considérablement les délais d’hospitalisation. En effet, dans l’enquête nationale qu’il pilote, Yves Bouvrain montre qu’en France le délai moyen d’hospitalisation de l’infarctus est de 23 heures alors que 50 % des morts ont lieu pendant la première heure ; et que 75 % des décès se produisent avant l’hospitalisation. Certes Lariboisière fait un peu mieux, mais malgré tout 65 % des patients n’y parviennent qu’à la 12e heure. Il s’insurge contre ces retards meurtriers et il s’attaque aussi aux responsables de ces hospitalisations tardives :

• C’est d’abord la prise en charge et le ramassage trop tardifs des malades. Dès le début des années 70, il fait le siège du Directeur Général de l’Assistance Publique et contribue, avec Maurice Cara dont on connaît le rôle, à créer le SAMU de Paris qui, en abaissant considérablement les délais d’hospitalisation, bouleversa le pronostic des urgences cardiologiques • Le retard, c’est aussi une mauvaise information du public, d’où l’appel trop tardif aux secours qui cause une grande perte de temps. C’est ainsi qu’à la même époque, à Paris, 11 heures séparaient la visite du médecin de ville de l’appel de l’ambulance.

 

Là encore, il repart en croisade avec tournées d’information et conférences de presse, sans compter l’usage des moyens audiovisuels qui le décevront un peu.

Yves Bouvrain était bien de la race des précurseurs. Avec 3 décennies d’avance, il préfigurait la prise en charge moderne de l’infarctus du myocarde puisqu’il est actuellement possible, dans les 3 heures qui suivent le début des symptômes, de désobstruer l’artère occluse dans la salle de cardiologie interventionnelle, voire par fibrinolyse dans l’ambulance.

À côté de ces innovations, l’œuvre scientifique d’Yves Bouvrain a donné lieu à des travaux nombreux et renommés :

— recherches expérimentales, avec Alexandre Fabiato, Édouard Corabeuf et Philippe Coumel, sur la définition des seuils de la fibrillation ventriculaire, sur la comparaison des différentes sources de courants de défibrillation, sur les propriétés électrophysiologiques de biopsies d’oreillettes humaines normales et pathologiques ;

— recherches cliniques, sur les techniques d’explorations électrophysiologiques pour le diagnostic et la localisation des troubles du rythme et de la conduction.

Sur le mécanisme intime des diverses tachycardies. Sur le traitement des tachycardies par les anti-arythmiques, la stimulation ou les exérèses. Avec une mention particulière pour les études sur les rythmes réciproques conduites avec Philippe Coumel ; et sur la maladie rythmique auriculaire avec Robert Slama.

Les progrès de ces techniques électrophysiologiques, de plus en plus complexes et précises, sont à l’origine de la rythmologie interventionnelle moderne.

Quittons ce domaine des troubles du rythme pour signaler l’apport important d’Yves Bouvrain et de son école dans la connaissance des insuffisances cardiaques et coronaires aiguës.

À partir de 1970, avec René Gourgon, Gilbert Motté et Christiane Masquet, c’est l’introduction, en Europe, de deux techniques d’assistance mécanique cardiocirculatoire temporaire : la contrepulsion artérielle par ballonnet intra-aortique et les dérivations veino-artérielles fémoro-fémorales. Grâce à elles, on peut ainsi améliorer le pronostic du choc cardiogénique de l’infarctus aigu et faire passer de 50 à moins de 10 pour cent la mortalité du traitement chirurgical des perforations septales.

C’est aussi, avec René Gourgon et Gilbert Motté, la nouvelle classification des insuffisances cardiaques dans l’infarctus et l’évaluation des effets hémodynamiques de l’entraînement électro-systolique, des agents tonicardiaques et du remplissage vasculaire. Autant de méthodes qui vont conduire au concept de la revascularisation coronaire aussi précoce que possible, par fibrinolyse ou par désobstruction coronaire après coronarographie.

Il est difficile de résumer la contribution scientifique d’Yves Bouvrain. Disons qu’il a inventé une discipline nouvelle, la réanimation cardiologique, qui a conduit à des innovations thérapeutiques majeures.

 

À côté de son activité hospitalière, il était très concerné par la vie de la Société Française de Cardiologie dont il fut le président en 1971. C’était l’époque où régnait encore une certaine concurrence pour ne pas dire animosité entre Paris et la Province. Il fut un président d’unité et de tolérance qui sut rassembler les hommes et tempérer les personnalités.

Et ce n’est pas le fruit du hasard si ses meilleurs amis furent Roger Froment et André Gonin de Lyon, André Jouve de Marseille, Robert Raynaud et Mireille Brochier de Tours et notre confrère Gabriel Faivre de Nancy.

C’est en 1976 qu’il fut reçu par notre compagnie. Grande était son assiduité, sobres mais toujours pertinentes ses interventions.

Ardent défenseur de la francophonie, il trouva dans la Commission de la langue française présidée par Jean Charles Sournia, la tribune idéale pour combattre une terminologie inexacte ainsi que les anglicismes malvenus, ambigus ou inutiles Si vous voulez entrer dans le personnage d’Yves Bouvrain, lisez son livre publié en 1996 et intitulé : « En auscultant les cœurs ». Ce n’est pas une histoire de la cardiologie, ni un ouvrage ésotérique. C’est une fresque attachante et vivante sur soixante années de cardiologie parisienne, dont 27 comme chef de service hospitalier. Autant de souvenirs personnels sur le fantastique essor de cette discipline. On y retrouve les qualités de l’homme, sa simplicité mais aussi son humour. Et surtout sa fidélité à ses Maîtres comme à ses élèves qu’il aimait comme ses enfants.

On comprend dès lors pourquoi il en forma un nombre considérable dont beaucoup sont devenus, à leur tour, chefs d’écoles : Pierre Godeau, un de ses tout premiers internes, Jean-Paul Martineaud, Claude Guerot, Paul Valère, Serge Witchitz, Max Dorra, Jean Paul Cachin, Bernard Levy, Christiane Masquet, Isaac Azancot, Philippe Beaufils, Antoine Leenhardt. Que ceux que j’oublie me pardonnent.

Tous lui vouaient la même affection. En retour, il avait pour eux une fidélité totale, une disponibilité permanente, sans parler de l’œil vigilant qu’il exerçait sur les recrutements et les carrières, au point de se sentir coupable devant d’injustes échecs.

Sa vraie fierté, c’était ses 4 lieutenants, ses mousquetaires comme il les appelait. Une garde rapprochée avec René Gourgon, Gilbert Motté, Philippe Coumel. Et, bien sûr, Robert Slama, « fils adoptif, bien aimé et fidèle » — dit la dédicace du livre — qui lui succéda à la tête du service.

Un chef d’école toujours présent, une équipe soudée, un service doté du matériel le plus moderne, un recrutement réputé, quoi de plus pour attirer les internes qui se battaient pour avoir une place dans son service, et toujours des 8e semestres.

Tous étaient séduits par les qualités humaines du Patron, son humanisme, sa culture, son humour, sa disponibilité constante pour ses malades et leurs familles, pour ses élèves et pour son personnel infirmier. Tous ne juraient que par lui. Certains patrons sont craints, d’autres admirés. Yves Bouvrain était attachant et respecté.

L’ambiance du service était studieuse et sérieuse avec les fameux mercredis matins et les visites en salle, autant de véritables leçons de séméiologie. Mais l’atmosphère était aussi détendue et amicale. Nombreuses étaient les parenthèses qui révélaient sa grande culture, ses connaissances helléniques, son goût pour l’histoire de la cardiologie, sans oublier son attrait pour la littérature, ouvrages de science fiction inclus.

Patron admiré, patron respecté. Mieux encore aimé.

Robert Slama se plait à raconter cette anecdote : en 1996, les 4 mousquetaires ont l’idée d’organiser, à l’Abbaye de Royaumont, une réunion regroupant, autour du Patron, tous ses anciens internes. De 1952 à 1979 il s’en était succédé 160. Cent cinquante lettres furent envoyées. On espérait une cinquantaine de réponses positives. Il y en eut plus de 130, cardiologues parisiens ou provinciaux, sans compter les anciens collègues qui s’étaient dirigés vers d’autres spécialités, et les internes étrangers venus de Suisse, d’Allemagne, de Grèce, d’Italie. Ce soir là, il y eut un grand bonheur dans les yeux bleus du Patron devant tant d’affection et de gratitude !

Sa retraite a duré 22 ans. 22 ans avec le même intérêt pour les choses de la vie.

Vingt-deux ans de marques de reconnaissance de ses patients et de fidélité de ses élèves qui, jusqu’au bout, assurèrent une visite hebdomadaire.

Au terme de cet éloge qu’il aurait voulu sans emphase et sans tristesse, nous nous tournons vers ses enfants, Geneviève et Pierre. Et vers vous particulièrement, Madame Catherine Mugica, douloureusement éprouvée, voici quelques mois, par la disparition prématurée de votre cher Jacques, gendre dévoué et affectueux qui consacra sa carrière à la stimulation cardiaque dont il était un spécialiste mondialement reconnu.

Vers toi aussi, Robert. Vers vous, ses élèves et ses amis.

Avec la simplicité qui était une de ses vertus, j’ai voulu retracer la carrière de votre père, de votre patron, de notre ami, et vous exprimer l’émotion de notre Compagnie en vous assurant qu’elle gardera en mémoire le souvenir de ce grand Patron de la Cardiologie.

Vauvenargues a dit : « Le corps a ses grâces, l’esprit ses talents, le cœur n’aurait-il que des vices ? » Remercions Yves Bouvrain d’avoir corrigé les plus dangereux.