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Session of 5 janvier 2010

Édouard Brissaud, neurologue méconnu et comédien dans l’âme

MOTS-CLÉS : histoire du 19e siècle.. neurologie/histoire. psychiatrie/histoire
Édouard Brissaud, a neglected neurologist and an artist at heart
KEY-WORDS : history, 19th century.. neurology/history. psychiatry/history

Jacques Poirier

Résumé

Édouard Brissaud (1852-1909), médecin des hôpitaux de Paris, professeur d’histoire de la médecine puis de pathologie médicale à la faculté de médecine de Paris, membre de l’Académie de médecine, est un neurologue éminent, fondateur de la Revue neurologique, auteur d’un monumental Atlas du cerveau humain et d’une talentueuse Histoire des expressions populaires en médecine. Il vit au milieu d’une famille fourmillant d’artistes, peintres, musiciens et surtout comédiens et acteurs lyriques. Les plus célèbres d’entre eux sont son trisaïeul, Jacques-Marie Boutet de Monvel, surnommé ‘‘Le Grand Monvel’’, sa grand-tante Mademoiselle Mars et sa petite-cousine Marie Dorval, divas de la première moitié du XIXe siècle, les Anselme-Baptiste, les trois ténors Nourrit. Édouard Brissaud enfant joue la comédie en famille. Adulte, il est d’un caractère apparemment primesautier, farceur, facé- tieux et se donne volontiers en spectacle. Il écrit une pièce de théâtre humoristique, inédite, ‘’Le chèque ’’, mettant en scène un élève et son maître, à propos de l’épisode de l’interim de la chaire de clinique des maladies du système nerveux qu’il effectue en 1893-1894 après la mort de son maître Charcot.

Summary

Édouard Brissaud (1852-1909), a Paris hospital physician, professor of the history of medicine and clinical pathology at the Paris Faculty of Medicine, and member of the French Academy of Medicine, was a distinguished neurologist. He founded the journal Revue Neurologique, and authored a monumental atlas of the human brain and a talented history of popular medical expressions. He was surrounded by a family of artists, musicians and, above all, actors and singers. The best-known were his great-grandfather Jacques-Marie Boutet de Monvel, nicknamed ‘‘ The Great Monvel ’’, his great aunt Mademoiselle Mars, and his cousin Marie Dorval — monstres sacrés of the first half of the XIXth century — as well as the Anselme-Baptiste family and the three Nourrit tenors. As a child, Édouard Brissaud frequently took part in family plays. He was spontaneous, facetious, a practical joker and something of a show-off. He wrote a comedy play entitled ‘‘Le chèque’’, in which a medical professor and his student discuss the temporary direction Chair of Nervous System Diseases that Brissaud briefly held between 1893 and 1894, after the death of his mentor Charcot.

Rappel biographique [1]

Édouard Brissaud (1852-1909) est successivement externe des hôpitaux de Paris (1872), interne (1875), chef de clinique (1882), médecin des hôpitaux (1884), agrégé (1886), chef de service à l’hôpital Saint-Antoine (1890) puis à l’Hôtel-Dieu (1900), intérimaire de la chaire de Jean-Martin Charcot (1893-1894), professeur d’histoire de la médecine (1899) puis de pathologie médicale (1900), membre de l’Académie de médecine (1909). Les trois maîtres dont il se réclame sont Paul Broca (1824-1880), Charles Lasègue (1816-1883) et Jean-Martin Charcot (1825-1893), dont il est sans doute le disciple préféré. Ses deux élèves les plus intimes sont Achille Souques (1860-1944) et Henry Meige (1866-1940). Fondateur avec Pierre Marie de La Revue neurologique (1893), membre fondateur de la Société de Neurologie de Paris (1899), cheville ouvrière du

Traité de médecine de Charcot et Charles Bouchard (1837-1915) [2], concepteur et co-éditeur avec Adolphe Pinard (1844-1934) et Paul Reclus (1847-1914) de La Pratique Médico-Chirurgicale [3], ses travaux sont innombrables et très divers, portant essentiellement sur la neurologie.

Bien sûr, à l’heure du scanner, de l’imagerie par résonance magnétique et de la biomédecine moléculaire, de nombreux travaux de Brissaud ne sont plus d’actualité ; il en est ainsi du torticolis mental , de la chorée variable des dégénérés , de l’ infantilisme dysthyroïdien , du réflexe du fascia lata , de l’ hémicrâniose ou encore du syndrome de Brissaud-Sicard . En revanche, des pans entiers de son œuvre neurologique restent d’actualité aujourd’hui, notamment l’anatomie microscopique de la sclérose tubéreuse de Bourneville-Brissaud, le rôle du locus niger dans la maladie de Parkinson, la dissociation automatico-volontaire du rire et du pleurer spasmodiques des pseudo-bulbaires. De même, ses Leçons sur les maladies nerveuses [4], dont la rigueur clinique est exemplaire, méritent toujours d’être lues et méditées avec profit par les neurologues en formation. Bien qu’elle ait perdu le sens psychiatrique que Brissaud lui avait donné en la décrivant, la sinistrose est toujours présente dans le vocabulaire de la neuro-psychiatrie et des expertises de médecine du travail.

Citons aussi le croquis de Charcot en salle d’autopsie, accroché à la Bibliothèque Charcot de la Salpêtrière et de nombreuses fois reproduit dans les livres et articles consacrés à Charcot. Restent enfin et surtout trois réalisations majeures : la

Revue neurologique qui demeure aujourd’hui, plus de cent quinze ans après sa fondation, la revue francophone de référence en neurologie ; l’

Anatomie du cerveau [5], monument scientifique et artistique, qui prend toujours place parmi les grands atlas du système nerveux ; l’ Histoire des expressions populaires en médecine [6], petit chef d’œuvre qui reste inégalé. Enfin, Brissaud est présent non seulement par les principaux travaux que nous venons de citer, mais aussi par sa proximité avec Charcot ainsi que par la notoriété de nombreux membres de sa famille.

Édouard Brissaud épouse Hélène Boutet de Monvel (1852-1926) et le couple a trois enfants. Vivant dans une famille d’artistes et d’intellectuels (peintres, dessinateurs, illustrateurs, comédiens, professeurs, médecins) et artiste lui-même, il fréquente Anatole France (1844-1924), Marcel Proust (1871-1922), la Comtesse Anna de Noailles (1876-1933), le jeune poète Henri Franck (1888-1912), Francis Jammes (1868-1938), Léon Daudet (1867-1942) et de nombreux comédiens. Comme son ami intime Paul Reclus (1847-1914), professeur de clinique chirurgicale, Brissaud est libre penseur, dreyfusard et militant de la Ligue des Droits de l’Homme . Les Brissaud ont des maisons de campagne à Nemours et dans le Béarn, à Orriule, à proximité du château d’Orion, propriété des Reclus. À 57 ans, il meurt en quelques semaines d’une tumeur (ou d’un abcès) du cerveau. Il est inhumé à Saint-Pierre-lès-Nemours.

Dans sa famille, Brissaud est entouré d’acteurs et de chanteurs lyriques

Édouard Brissaud se trouve au centre d’une constellation familiale fourmillant d’artistes. Un frère de sa femme, Maurice Boutet de Monvel (1850-1913) est dessinateur et illustrateur de livres pour enfants, son cousin Bernard Boutet de Monvel (1881-1949), ses fils Jacques (1880-1960) et Pierre Brissaud (1885-1964) sont peintres, et tout le monde dans la famille taquine le crayon et le pinceau. Le fait le plus frappant est le nombre de comédiens et de chanteurs lyriques de la famille.

La famille Anselme est une vieille famille de comédiens et comédiennes devenus célèbres sous le nom de scène de Baptiste , sur six générations dont la première connue remonte aux dernières années du xviie siècle [7], avec notamment JosephFrançois Anselme dit Baptiste l’Ancien (1736-1809), Nicolas Baptiste Anselme dit

Baptiste Ainé (1761-1835), Paul Eustache Anselme, dit Baptiste Cadet (1765-1839),

Joseph François Anselme dit

Baptiste Jeune (1772-1810) qui quittera le théâtre et deviendra Colonel, Françoise Joséphine Anselme-Baptiste dite Mme Desmousseaux (1790-1857) et sa fille Félicité Desmousseaux (1822-1890) épouse de César Franck.

Auguste Second dit Féréol (1795-1870), fils d’Annette Anselme-Baptiste et de Louis Second dit Féréol, acteur, directeur d’une troupe de théâtre et peintre, est le grand-père maternel d’Édouard Brissaud. C’est une personnalité extraordinaire :

sous-lieutenant dans la jeune garde impériale, demi-solde après 1815, il se reconvertit totalement et acquiert la célébrité comme ténor à l’Opéra-Comique. Outre ses qualités de comédien et de chanteur lyrique, il peint. Il est titulaire de la médaille de

Sainte-Hélène et est fait chevalier de l’ordre impérial de la Légion d’honneur en 1862. Il se suicide d’une balle dans la tête, le 5 septembre 1870, après avoir appris la capitulation de Sedan.

Jacques-Marie Boutet de Monvel, le trisaïeul d’Édouard Brissaud, est le fils d’un comédien protégé par Stanislas Leszczynski (1677-1766), Roi de Pologne, Duc de Lorraine et de Bar. Jacques-Marie devient l’un des plus grands et des plus renommés comédiens de son époque : Le Grand Monvel [8]. Il débute à la Comédie-Française en 1770 et y est reçu sociétaire en 1772. Il écrit un roman historique,

Frédégonde et Brunehaut (1775), et des pièces de théâtre, qui ont du succès. Expatrié en Suède, en 1781, pour des raisons obscures (savant mélange d’accusations de sodomie, de bigamie, et nombreuses dettes liées à un train de vie extravagant), il devient directeur du Théâtre français de Stockholm et lecteur auprès du roi Gustave III (1746-1792).

De retour à Paris. Monvel devient un des premiers professeurs du

Conservatoire d’Art Dramatique de Paris . En 1791, il se joint à François-Joseph Talma (1763-1826) et à d’autres comédiens-français pour fonder le Théâtre-Français de la rue de Richelieu, futur théâtre de la République , rival de la Comédie-Française. Monvel adhère aux idéaux révolutionnaires et écrit un des drames les plus célèbres et les plus joués de cette époque, Les Victimes cloîtrées (1791). En 1795, il devient membre de l’

Institut dans la section des Beaux Arts.

Le grand-père maternel de la femme d’Édouard, Louis Nourrit (1780-1832) et ses deux fils sont tous trois des ténors réputés. Louis est Premier ténor de l’Opéra de Paris. Son fils, Adolphe Nourrit (1802-1839) [9] est le plus célèbre des trois. Il succède à son père comme Premier ténor de l’Opéra de Paris, devient professeur de déclamation lyrique au Conservatoire, et est célèbre et admiré dans l’Europe entière.

Auguste Nourrit (1808-1853), le frère cadet d’Adolphe, est lui aussi ténor.

Deux arrière-grand-tantes d’Édouard Brissaud sont des divas, des « monstres sacrés » du xixe siècle. Anne-Françoise-Hippolyte Boutet (1779-1847), la future Mademoiselle Mars, née de la liaison de Jacques-Marie Boutet de Monvel avec l’actrice Jeanne-Marguerite Salvetat dite Madame Mars [10] est une des plus célèbres actrices de la première moitié du xixe siècle [11]. Pensionnaire puis, à vingt ans, sociétaire de la Comédie-Française, elle y reste quarante ans et y gagne le surnom de « diamant de la Comédie-Française ». Elle crée cent-neuf rôles, dont Célimène dans Le Misanthrope , Philaminte dans Les Femmes savantes , Elmire dans

Tartuffe , Desdémone dans Othello . En 1830, elle crée le rôle de Doña Sol dans

Hernani et se singularise par ses rapports difficiles avec Victor Hugo, notamment par l’affaire fameuse du premier hémistiche du vers « Vous êtes mon lion, superbe et généreux » qu’elle ne veut à aucun prix prononcer. Très belle, spirituelle, enjouée, aimable, grande coquette, recevant dans son hôtel particulier situé au cœur de la Nouvelle Athènes, elle est adulée du public et appréciée de Napoléon Ier. Elle meurt à Paris le 20 mars 1847. Ses obsèques se déroulent à l’Église de la Madeleine. Son caveau est au Père-Lachaise. La Comédie-Française possède de nombreux portraits et bustes de Mademoiselle Mars [12].

 

Marie Dorval (1798-1849) [13] est également une des actrices les plus célèbres du xixe siècle. Elle est une petite-cousine du côté des Anselme-Baptiste, tous comédiens.

Sa liaison avec Alfred de Vigny (1797-1863), de 1832 à 1838, est ardente et tumultueuse. Ses liens d’amitié avec George Sand (1804-1876) suscitent des commentaires malveillants et probablement calomnieux. Après plusieurs rôles d’enfants, puis d’amoureuses, dans des troupes de province, elle est engagée au Théâtre de La Porte Saint-Martin en 1818 où elle a du succès dans de nombreux mélodrames. Elle est pensionnaire à la Comédie-Française du 1er août 1831 au 31 mars 1833, mais la jalousie de Mademoiselle Mars l’en éloigne bientôt. Son talent lui vaut de très grands succès dans de nombreuses pièces du théâtre romantique, notamment dans Chatterton dont sa création en 1834 du rôle de Kitty Bell est triomphale. Vers la fin de sa vie, Marie Dorval joue à l’Odéon quelques tragédies du répertoire classique.

Un an après la mort de son petit-fils Georges, déprimée, elle meurt dans la misère, « de chagrin », dit l’inscription sur sa tombe, au cimetière Montparnasse, à Paris.

Marie Dorval a subi de la part de sa famille « une véritable proscription » [14]. Les raisons de cette diabolisation ne tiennent pas seulement à sa conduite, jugée scandaleuse, car la malédiction remonte à son grand-père, Ambroise Bourdais, comé- dien itinérant qui accepte en 1772 d’être engagé pour jouer avec sa femme sur le théâtre du Château La Coste, propriété du Marquis de Sade, dans le midi de la France, et pour en être le régisseur. Quelques mois plus tard, la fuite du marquis de Sade, poursuivi par la justice, met fin à cette aventure, mais la réputation des deux comédiens était salie à jamais ; Monvel, craignant de subir les conséquences du séjour d’Ambroise chez le marquis de Sade ne lui pardonna jamais et Marie Dorval, rejeton de cette branche maudite, en paya le prix.

Le docteur Henri Chopy (1850-1932), beau-frère d’Édouard Brissaud, exerce à Nemours et se lie d’amitié avec les grands comédiens Edmond Geffroy (1804-1895), Prosper Bressant (1815-1886), Gustave Worms (1836-1910) et sa femme Blanche Barretta-Worms (1856-1940), tous quatre sociétaires de la Comédie-Française [15].

On notera à ce propos qu’en mars 1896, c’est Gustave Worms qu’Édouard Brissaud désigne pour lui remettre sa Légion d’honneur.

Dans son enfance, Édouard Brissaud est lui-même acteur

Jeune, il joue dans des comédies au sein de sa famille [16], avec ses sœurs Eugénie et Louise, et ses cousins et cousines Boutet de Monvel, par exemple chez le grand-père Auguste Féréol, à Orléans, en 1865, La bonne aubaine [17].

 

Brissaud est comédien dans l’âme

Il est sans cesse en représentation et aime à se donner en spectacle. Comédien, prenant le masque d’un farceur, guilleret, primesautier, pour cacher un naturel anxieux, pessimiste, dépressif. Les étudiants adorent ses cours qui regorgent de bons mots et de formules théâtrales. Léon Daudet (1867-1942) [18] raconte que « les visiteurs étrangers, guidés par lui, apprenaient d’extraordinaires détails sur une nouvelle maladie, apparue depuis peu, terriblement contagieuse et dont il leur décrivait minutieusement les sinistres symptômes, de façon à leur donner la chair de poule. » ou encore l’affaire des snow-boots : « Un soir d’hiver rigoureux, où les médecins suédois, russes et allemands, réunis chez Charcot, préparaient je ne sais quel congrès de neurologie, Brissaud nous persuada de cacher les snow-boots qu’ils avaient laissés dans l’antichambre. Ce fut, à la sortie, une longue recherche sans résultat — car nous n’osions plus avouer notre forfait — pendant laquelle Brissaud proposait à ces doctes personnages, navrés et furetant, les explications les plus saugrenues.[…] » On cite de lui de nombreuses farces de salle de garde [19] :

« […] deux professeurs célèbres étaient venus tout exprès de Londres pour visiter le service du fameux clinicien Mil…. […]. Mil… était absent ; ils font passer leur carte au déjà brillant B…., alors son interne……B…., remplaçant son chef, faisait la visite, accompagné d’une phalange d’élèves et de médecins de quartier qui appréciaient ses cliniques presque autant que celles du chef de service. On introduit les deux étrangers de marque…., salutations si empreintes de gravité de part et d’autre que, pas un instant, nos deux célébrités, qui ne connaissaient Mil…. que de nom, ne doutent qu’ils soient en sa présence. B…. s’aperçoit de leur erreur, mais loin de les en dissuader, il continue la visite, étourdissant de brillants aperçus, d’anecdotes spirituelles, savant, amusant, comme nous le connaissons tous. Puis, la visite terminée, quand sur le seuil de la salle, les deux étrangers, pleins d’admiration s’approchent pour féliciter celui qu’ils prennent pour le célèbre clinicien……, l’interne B… saute à califourchon sur la rampe de l’escalier et disparait à leurs yeux ébaubis. Il fallut du temps pour leur démontrer que l’interne n’était pas le chef, et que le chef n’était pas un peu cérébralement détraqué. » « Les internes sont souvent en mauvaise intelligence avec le directeur. On se souvient de ce toujours spirituel B…. qui, pendant la nuit, écrivait sur tous les murs de l’hôpital, en lettres énormes : ‘‘ Le directeur est un c… ! ’’ […] et en dessous en lettres microscopiques ‘‘ et B… n’est qu’un cochon ’’. Le lendemain matin, affectant un visage encoléré, il entrait en coup de vent chez le pauvre directeur, réclamant justice contre l’insolent anonyme qui se permettait de pareilles grossièretés. Le naïf directeur se laissait conduire devant le corps du délit et ne trouvait rien de mieux, pour calmer la colère la grande colère de B… que de lui faire remarquer que lui aussi, le Directeur, était encore plus maltraité que l’interne, puisque les lettres étaient plus grosses ! B…. n’en réclamait pas moins une enquête, et l’on voyait le malheureux directeur passer des nuits blanches pour essayer de surprendre l’insulteur anonyme en flagrant délit. Inutile d’ajouter que malgré ses recherches, il ne le découvrit jamais ».

 

Brissaud est aussi auteur dramatique

Il est l’auteur d’une pièce inédite :

Le chèque , Scène unique [20 ]. Il s’agit d’un pièce à clefs, dont l’action se situe au moment où se décide la succession de la chaire de clinique des maladies du système nerveux après la mort de Charcot en août 1893.

Jules Dejerine (1849-1917) est sur les rangs, mais, contrairement à Pierre Marie, il n’est pas élève de Charcot. Si l’on prend Pierre Marie, cela libérerait sa chaire d’anatomie pathologique que des collègues comme Letulle aimeraient bien occuper.

Devant le dilemme qui s’offre à lui, le Conseil de la Faculté de médecine nomme Brissaud intérimaire, repoussant à un an le choix d’un titulaire, qui sera Fulgence Raymond (1844-1910), le plus ancien interne de Charcot. Brissaud a certainement fait l’objet de pressions pour refuser cet intérim qui, en ne pourvoyant pas immé- diatement la chaire, troublait un certain nombre de manœuvres et de calculs des uns ou des autres. Cette piécette en rend compte. L’élève, Mr B, est Brissaud, le Maître pourrait être Bouchard ou Debove. Je ne sais pas qui sont précisément Mr X (probablement Pierre Marie), Mr Y et Mr Z. La famille C est à l’évidence la famille Charcot. Madame C est Madame Charcot, le veuve de Charcot, et son fils est Jean-Baptiste Charcot (1867-1936), ami et interne de Brissaud. De même que l’élève de la pièce, Brissaud était effectivement Président de la Société des agrégés de la faculté de médecine de Paris [21].

En conclusion

Édouard Brissaud, éminent neurologue français, tient, selon l’heureuse expression d’Auguste Tournay (1878-1969), une place de choix dans la « glorieuse tétrade » de grands noms qui ont illustré la neurologie de l’après-Charcot et Vulpian [22], aux côtés de Jules Dejerine (1849-1917), de Pierre Marie (1853-1940) et de Joseph Babinski (1857-1932). Toutefois, par rapport à ses collègues des hôpitaux et de la faculté, Brissaud se singularise par le fait qu’il est comédien dans l’âme, entouré par une famille et un cercle amical fourmillant d’artistes, de comédiens et d’intellectuels ainsi que par ses opinions libre-penseuses et son dreyfusisme militant.

Annexe

Le chèque , Scène unique

La scène se passe à Paris, rue Volney, dans les premiers jours de novembre 1893, chez le Maître.

Le Maître (ouvrant la porte du salon privé pour faire passer l’élève dans son cabinet) :

Bonjour, mon ami.. entrez donc.. comment ça va ?

 

L’Élève

Je vous remercie, Monsieur, très bien ; je suis essoufflé seulement d’avoir couru. Je viens de recevoir votre télégramme et vous voyez que je n’ai pas tardé…

Le Maître

Parfaitement… c’est que nous avons à causer… voyons … asseyez-vous… d’abord allumez une cigarette (Le maître offre à l’ élève une cigarette) .

 

L’Élève

Permettez-moi, monsieur, de la rouler moi-même (Le maître allume sa cigarette et attend, l’allumette à la main, que la cigarette soit roulée) .

 

Le Maître (s’asseyant)

Eh bien, mon ami, voici ce que j’ai à vous dire… Vous ne vous doutez pas qu’il y a à Paris deux braves gens que vous gênez joliment !

L’Élève

Moi, Monsieur ? Et qui donc ?…

Le Maître

Mr

X .. et Mr Y

 

L’Élève

Comment cela ?

Le Maître

Comment ? Vous le demandez ? Eh ! parbleu en acceptant de faire une suppléance d’un an dans la chaire actuellement vacante ! Vous reculez la date de l’élection définitive pour deux chaires.. Et d’ici un an, il peut se passer bien des choses…

L’Élève

Monsieur, je ne sais si je cause le moindre embarras à Mr

Y … Toutefois j’en doute.

Il est mon ami, et si ce que vous dites était vrai, c’est lui-même qui m’en aurait averti.

Quant à Mr X , je lui ai donné l’assurance qu’il ne me trouverai jamais en travers de son chemin. Je n’ai qu’une parole, et celle-là doit lui suffire.

Le Maître

Oui, mais il y a un autre candidat, Mr

Z , pour qui l’on fait des pieds et des mains. Les membres de l’Institut qui patronnent sa candidature auraient du temps devant eux si vous faisiez le cours, et les chances de Mr X .. pourraient se trouver compromises…

Non, voyez-vous, mon ami, il ne faut pas que vous fassiez ce cours. C’est impossible !

L’Élève

Mais, Monsieur, c’est une obligation à laquelle je ne peux pas me soustraire. Le remplacement des professeurs par les agrégés est un privilège que mes collègues ne me permettraient pas d’abandonner… ils ne me le pardonneraient pas… Ils me lapideraient ! Et moi, surtout, qui suis le président de leur société, ai-je le droit de créer ce précédent ?.. D’ailleurs le cours est annoncé, les affiches sont posées….

Le Maître (étonné)

Les affiches sont posées ?.. Je ne le savais pas… Comment ? Les affiches sont posées ?.. On m’avait dit le contraire.. Alors, pourquoi retient-on, à la Sorbonne, votre nomination ? Pourquoi n’est-elle pas officielle ?..

L’Élève

Il est certain que si l’on retenait ma nomination à la Sorbonne, je n’aurais pas à faire le cours ! Mais on ne la retient pas.

Le Maître (très-affirmatif)

Mais si, mais si !.. On me l’a encore assuré aujourd’hui même !

L’Élève

Je regrette bien, monsieur, de n’avoir pas sur moi cette nomination. Elle est dans mon bureau depuis trois jours. Je l’ai retirée du secrétariat de la Faculté, elle m’a été remise par Mr le Secétaire lui-même, et je pourrais m’amuser à vous en fournir, dès demain, une reproduction photographique.

Le Maître

Alors, j’étais encore mal informé… C’est étonnant !.. Cependant la famille

C ..

Désirait bien que Mr

X .. prit immédiatement la succession officielle de la chaire !

Car enfin Madame

C vous a demandé de renoncer à la suppléance….

 

L’Élève (étonné à son tour)

Monsieur, je ne sais vraiment qui vous renseigne ?.. je n’ai vu qu’une fois Madame C .. depuis son deuil, et je vous déclare qu’elle n’a fait aucune allusion — pas la moindre — au successeur de son mari. Je suis même bien sûr qu’elle n’y a pas pensé.

Le Maître

Mais alors c’est son fils qui vous a parlé ? Tantôt, il y a un instant, on me certifiait qu’il insistait auprès de vous pour que vous laissiez, en vous désistant, l’élection se faire immédiatement.

L’Élève (de plus en plus étonné)

Monsieur, vous m’en donnez la première nouvelle… Tout ce que vous me dites là me stupéfie ! Je vois le fils de Madame C .. chaque matin ; et, ce matin même, il me parlait du choix des internes que j’aurais à faire en février prochain ! Il ne m’a soufflé mot de rien !… rien ! … rien !

Le Maître

Décidément je n’y suis plus, je ne comprends pas, je ne sais plus à qui croire !

 

L’Élève (s’animant un peu)

Comment, Monsieur ? à qui croire ?.. Mais à moi, à moi qui vous parle, à moi qui vous dis la vérité, à moi qui suis votre élève, à moi qui n’ai rien à espérer de ce cours, sinon de la peine, à moi qui ai pris l’engagement de rester coi devant M. X .. et qui le lui ai dit à lui-même !..

Le Maître

C’est bien ! Soit ! Je vous crois ; n’en parlons plus… je pensais avoir eu affaire à un honnête homme… ? On m’a trompé. N’en parlons plus. Cependant, mon bon ami, attendez. Car enfin, vous, dans tout cela, que devenez-vous ? Il faut bien voir votre intérêt !.. Tenez, je vais vous dire… Je suis canaille (parlant tout bas) : très canaille, quand il s’agit de ceux que j’aime. Eh bien ! j’ai là, sous ce buvard, l’engagement de deux professeurs, décidés à voter pour vous, à la première chaire vacante… si vous renoncez à faire le cours. (Le maître sourit interrogativement)

L’Élève (souriant aussi)

Monsieur, je vous suis très-reconnaissant de m’aimer jusqu’à la canaillerie. Mais je vous en prie, ne me dites pas qui sont les signataires. Je n’admets pas qu’on prenne un engagement semblable. C’est du marchandage..

Le Maître

Je ne dis pas non. (Riant) : je vais lire tout de même .

(Le maître lit) :

Je m’engage à voter pour M.

B … à la première vacance de chaire, et à engager m. Y à voter comme moi, si M. B .. renonce à faire son cours.

Signé :

X (Le maître lit le nom du signataire) .

 

L’Élève

C’est cynique !

Le Maître (avec force)

Oui ! C’est cynique !… cynique !.. Il n’y a pas d’autre mot.

L’Élève (qui n’a rien à ajouter) ….. cynique …

Le Maître

L’encre est encore fraîche… j’ai trouvé cela sous enveloppe, il y a une heure à peine, en rentrant chez moi. C’était au beau milieu de ma table … je vous avais déjà télégraphié.

L’Élève

Je ne veux pas croire que M.

Y eût jamais pris un engagement pareil. Je nie même qu’il ait autorisé M.

X .. à rien dire en son nom. M. Y est un homme loyal. Le jour où il me promettrait sa voix, il n’aurait pas besoin de fournir une signature en garantie.

 

Le Maître

C’est cynique… Positivement, je n’en reviens pas…

L’Élève

C’est un chèque, Monsieur. Vous êtes sûr d’être payé. Le jour de l’échéance, vous n’aurez qu’à passer à la caisse.

Le Maître (désenchanté)

Tout simplement ! !

L’Élève

Je crois qu’il faut brûler ce chèque ?

Le Maître

Oui, par exemple !.. (se reprenant) : non, je le garde !.

 

L’Élève

À quoi bon ? Vous ne voudriez pas vous en servir, et je ne voudrais pas en profiter. Et puis, quand même, l’engagement ne vaudrait plus, puisque je suis décidé à faire le cours…. Il serait protesté.

Le Maître

Si ! Si ! je le garde ! !.. Quant au cours, faites le … Certainement, il faut que vous le fassiez… j’ai compris vos raisons. Vous devez cela à vos collègues : vous êtes leur président ; c’est à vous de sauvegarder l’intérêt collectif !

L’Élève

Monsieur, j’étais certain que vous approuveriez ma détermination…… Et là-dessus, je vais vous demander la permission de me retirer.. je vous remercie encore de votre sympathie, qui me reste heureusement, malgré toutes ces vilaines histoires !

Le Maître

Oui, bien vilaines, bien vilaines … Cela me passe !….. Mais…….. n’est-ce pas, motus ?…. Pas un mot de cela… ! surtout à Y !..

 

L’Élève

C’est convenu, Monsieur, Motus !..

(Ils se séparent) .

Épilogue : L’Elève n’a pas pu tenir sa langue. C’était plus fort que lui. Il avait besoin d’éclater. Trois de ses amis ont reçu de lui la confidence 1 de la scène qui précède. » 1. Confidence, soulignée trois fois dans le texte.

 

REMERCIEMENTS

J’adresse tous mes remerciements aux membres de la famille d’Édouard Brissaud pour l’accueil chaleureux qu’ils m’ont réservé et pour les informations et documents qu’ils ont eu l’amabilité de me communiquer : sa petite-fille Madame Olivier Chauveau née Marika Brissaud, ses arrière-petits-enfants Laure Brissaud, Isabelle Brissaud, Roger Brissaud, Renaud d’Herbais, Pierre-Yves et José Berveiller, Catherine Chauveau, Marc Chauveau, le docteur Pierre Chauveau, Geneviève Roussel, le docteur Bernard Roussel et sa belle-fille Caroline, ses petits-cousins François Boutet de Monvel, Louis Boutet de Monvel, le docteur Nicolas Halmagrand, le docteur Guillaume des Mazery, Nicole d’Herbais de Thun, ainsi qu’à Madame Marguerite Labbé, veuve d’un petit-fils de Paul Reclus. Je tiens également à remercier Véronique Leroux-Hugon, conservateur de la Bibliothèque Charcot à la Salpêtrière .

 

BIBLIOGRAPHIE [1] Poirier J. — Édouard Brissaud, grande figure du 19e siècle,

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Revue neurologique (Paris) , FMC 2009 (F293-F308) ] ; Poirier J. — Édouard Brissaud, un neurologue d’exception dans une famille d’artistes , Paris, Hermann, 2010.

[2] Charcot J.-M., Bouchard C., Brissaud É. —

Traité de médecine , 6 vol., Paris, G. Masson, 1891-1894.

[3] Brissaud É., Pinard A., Reclus P. — Pratique Médico-Chirurgicale , 8 vol. (6 vol. et 2 suppléments), Paris, Masson et Cie, 1906.

[4] Brissaud É. — Leçons sur les maladies nerveuses (Salpêtrière 1893-1894). Recueillies et publiées par Henry Meige, Paris, G. Masson, 1895 ; Brissaud É. —

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[5] Brissaud É. — Anatomie du cerveau de l’homme ; morphologie des hémisphères cérébraux, ou cerveau proprement dit, Paris, Masson, 1893.

[6] Brissaud É. —

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[7] Monval G. —

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[8] Laplace R. —

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[9] Quicherat LM. — Adolphe Nourrit, sa vie, son talent, son caractère et sa correspondance , Paris,

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[10] Ambrière F. — Mademoiselle Mars et Marie Dorval au théâtre et dans la vie , Paris, éditions du

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[14] Ambrière F.

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Seuil, 1992.

[15] Delorme R. — Le Musée de la Comédie-Française , Paris, Paul Ollendorff, 1878 ; Bernheim A.

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[16] Boutet de Monvel L. F. — Notes et souvenirs divers , manuscrit dactylographié, s.l.n.d., 162 pages, p.1. (aimablement communiqué par Geneviève Roussel et Louis Boutet de Monvel).

[17] Radet M. — La bonne aubaine , Comédie en un acte, mêlée de vaudevilles représentée, pour la première fois, sur le théâtre du vaudeville, le 28 janvier 1793 in

Suite du répertoire du Théâtre Français, avec un choix des pièces de plusieurs autres théâtres, arrangées et mises en ordre par

M. Lepeintre, T.III, Vaudevilles, Paris, Mme veuve Dabo, 1822, p.133-195.

[18] Daudet L. — Souvenirs littéraires , Paris, Bernard Grasset, 1968, p.117-119.

[19] Mathot Dr. —

Les fumisteries à la salle de garde , Dessins de A. Collombar, Paris, Société d’éditions littéraires, 1900, ch. 1, p.2-5.

[20] Manuscrit, de la main d’Édouard Brissaud, conservé dans les archives familiales du docteur Pierre Brissaud, son arrière-petit-fils, et aimablement communiqué par ce dernier.

[21] Anonyme. — Souscription pour le monument J.-M Charcot. Comité pour l’érection d’un monument à la mémoire de J.-M. Charcot, La Presse médicale , 1894, no 5, p. 91.

[22] Tournay. — Allocution à propos du décès de M. Pierre Marie,

Rev Neurol (Paris) , 1941, T. 73, no 11-12 (novembre-décembre), p. 618-621.

 

<p>* Professeur honoraire à la Faculté de médecine Pitié-Salpêtrière, ancien Chef de Service à l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Tirés-à-part : Professeur Jacques Poirier, 40 rue d’Alleray, 75015 Paris, ou poirierpaulin@aol.com. Article reçu le 9 septembre 2009, accepté le 26 octobre 2009.</p>

Bull. Acad. Natle Méd., 2010, 194, no 1, 163-175, séance du 5 janvier 2010