Les séances de l’Académie*
*Résumés rédigés par Catherine Adamsbaum, Bernard Bauduceau, Jean-Noël Fiessinger, Nathalie Cartier Lacave, Jacques Delarue, Jacques Hubert, Jean-Pierre Richer, Alain Yelnik
Mardi 30 juin 2026
Séance dédiée : « Actualités sur la nutrition des personnes âgées »
Organisation : Joël BELMIN et Jacques DELARUE
La nutrition chez les personnes âgées
Jean-Pierre MICHEL (Gériatrie, Genève)
La dénutrition chez la personne âgée est une pathologie fréquente et multifactorielle ayant des conséquences importantes sur l’autonomie. Pour la Haute Autorité de Santé (HAS), le diagnostic de dénutrition chez les personnes âgées (70 ans et plus) repose sur l’association d’au moins un critère phénotypique (perte de poids, IMC < 22 kg/m² ou sarcopénie confirmée) et d’au moins un critère étiologique (réduction des apports alimentaires, malabsorption ou situation d’agression métabolique liée à une maladie aiguë ou chronique). La dénutrition lors du vieillissement résulte de modifications complexes et intriquées de facteurs biologiques, médicaux, psychologiques et sociaux. Une « spirale de la dénutrition » peut s’installer avec une diminution des apports alimentaires entraînant une perte musculaire et une fatigue, laquelle réduit l’activité physique, favorise l’isolement social et aggrave en retour la dénutrition.
Comprendre les mécanismes de la dénutrition chez la personne âgée constitue une étape essentielle pour développer des stratégies de prévention adaptées.
L’anorexie du vieillissement résulte de changements hormonaux (notamment leptine, ghréline et peptides gastro-intestinaux) conduisant à une sensation de satiété plus rapide par retard à la vidange gastrique. La diminution de la perception du goût et de l’odorat est souvent majorée par les difficultés de mastication. Les besoins énergétiques diminuent avec l’âge mais les besoins en nutriments essentiels, notamment en protéines, en vitamines et en minéraux, demeurent élevés. Par ailleurs, le vieillissement est associé à un état d’inflammation chronique (inflammaging) qui peut altérer le métabolisme protéique et contribue au développement de la sarcopénie définie comme la perte progressive de la masse et de la fonction musculaires. Un apport protéique suffisant et réparti équitablement entre les repas (environ 1,2 g/kg/jour chez les personnes âgées en bonne santé) est nécessaire d’autant qu’existe avec l’âge une « résistance anabolique » protéique post prandiale.
La nutrition seule ne suffit pas à prévenir la perte musculaire liée au vieillissement. L’activité physique constitue un complément essentiel.
L’activité physique permet de stimuler la synthèse protéique musculaire, de favoriser la force musculaire, d’améliorer coordination, équilibre et mobilité. L’alitement agit, au contraire, négativement en quelques jours.
L’altération du microbiote intestinal lors du vieillissement, appelée dysbiose, peut favoriser l’inflammation et contribuer au développement de maladies liées à l’âge (cardiovasculaires, Alzheimer, sarcopénie).
Les conséquences de la dénutrition sont multiples : perte de masse musculaire avec augmentation du risque de chutes et fractures, altération de la réponse immunitaire aux infections, troubles cognitifs favorisés par les déficits en micronutriments, anémie….
Le dépistage précoce de la dénutrition constitue un élément clé pour élaborer une stratégie thérapeutique multidisciplinaire adaptée aux besoins de la personne âgée. Intégrer la nutrigérontologie dans les politiques de santé est essentiel pour le maintien d’une longévité en bonne santé.
Nutrition et santé osseuse et musculaire
Jacques DELARUE (Nutrition, Brest)
Le vieillissement s’accompagne souvent d’ostéoporose, sarcopénie et ostéosarcopénie, chacune de ces pathologies étant responsable d’une morbidité (fractures, chutes en particulier) et d’une surmortalité importantes. Une stratégie efficace multimodale de prévention constitue actuellement un enjeu majeur de santé publique lié au vieillissement de la population.
L’ostéoporose se caractérise par une diminution de la densité minérale osseuse (DMO) (T-score inférieur de 2,5 écarts-types à la DMO moyenne de la population de référence du même sexe selon l’OMS) et une fragilité osseuse accrue favorisant les fractures. Plus fréquentes chez les femmes, les fractures secondaires à l’ostéoporose existent aussi chez les hommes (20 à 25%). Les fractures les plus fréquentes concernent les hanches et les vertèbres et elles contribuent à l’invalidité et la morbidité d’autant qu’elles sont récurrentes, leur risque de survenue augmentant notablement après une première fracture.
La sarcopénie se caractérise par une perte accélérée de masse et de force musculaires. Elle est associée à un risque accru de chutes, de fractures, d’invalidité physique et de mortalité. L’ostéosarcopénie associe ces deux atteintes et majore encore les risques fonctionnels et fracturaires. La réelle prévalence de la sarcopénie et de l’ostéosarcopénie est plus difficile à cerner que celle de l’ostéoporose du fait de l’existence de plusieurs critères de définition.
Le vieillissement favorise ces pathologies par des mécanismes communs concernant les microstructures osseuses et musculaires, au premier rang desquels l’immuno-inflammation (inflammaging), l’infiltration graisseuse médullaire et musculaire, et les modifications des interrelations entre myokines et ostéokines, constituant une diaphonie os/muscles. La vision de l’ostéoporose comme un simple déséquilibre entre la formation et la résorption au niveau des ostéoblastes et des ostéoclastes est revue et l’os est actuellement considéré comme un organe endocrinien et immuno-régulateur de l’organisme. Le vieillissement s’accompagne aussi d’une résistance de l’anabolisme protéique justifiant des besoins accrus en protéines.
Le mode alimentaire et l’activité physique sont des déterminants majeurs de la santé musculaire et squelettique.
Une alimentation pro-inflammatoire et/ou pro-oxydante (riche en sucres et fritures) ou une alimentation riche en aliments ultra-transformés accroît le risque d’ostéoporose et de sarcopénie. L’alimentation méditerranéenne avec sa richesse en micronutriments et en anti-oxydants notamment est protectrice. Un apport de vitamine D (600 à 800 UI/j ou 50 000 UI/mois) associée au calcium (1000 à 1 200 mg/j) avec un taux plasmatique de 25 (OH) D3 > 30 ng/mL, un apport protéique autour de 1,2 g/kg/j éventuellement associé à un apport complémentaire en leucine ou en acides aminés branchés sont recommandés. Parallèlement, un exercice physique régulier associant résistance, marche et équilibre est efficace pour préserver la masse musculaire, limiter la perte osseuse et réduire le risque de chute et de fracture.
Le cerveau vieillissant
Joël BELMIN (Gériatrie, Paris)
Le vieillissement s’accompagne d’une augmentation de la prévalence des troubles cognitifs, ce qui constitue un enjeu majeur de santé publique. Le vieillissement cérébral est caractérisé par des modifications structurelles et fonctionnelles observées même en l’absence de maladie neurologique. On peut distinguer 4 situations cognitives chez les personnes âgées : le vieillissement cognitif réussi avec performances cognitives entièrement préservées, le vieillissement cognitif usuel avec diminution modérée des capacités attentionnelles et des fonctions executives, le trouble cognitif léger (MCI – Mild Cognitive Impairment) avec altération cognitive dans un seul domaine et sans retentissement social, situation néanmoins à haut risque d’évolution vers une démence et les troubles neurocognitifs majeurs ou démences, avec performances très altérées dans plusieurs domaines et un retentissement social significatif avec perte progressive de l’autonomie. La nutrition et l’activité physique représentent aujourd’hui les deux leviers principaux pour optimiser le vieillissement en santé. Les relations entre nutrition et santé cognitive suscitent un intérêt croissant car les facteurs nutritionnels influencent divers processus biologiques (inflammation, stress oxydatif, microbiote, fonction mitochondriale, senescence cellulaire….) qui interagissent avec le vieillissement cérébral.
L’alimentation méditerranéenne doit être préconisée largement chez les personnes âgées. Elle encourage la consommation d’aliments frais, légumineuses, graines à coques et fruits secs, huile d’olive, herbes et épices. Elle préconise avec modération la consommation de poissons, produits laitiers, œufs, sucres, viande rouge et vin. Elle est associée à un risque diminué de mortalité de toute cause, de maladies cardiovasculaires, de cancer, de diabète de type 2 et d’autres maladies chroniques liées à l’âge. Les études épidémiologiques montrent qu’une forte adhésion à l’alimentation méditerranéenne est aussi associée à une diminution du risque de déclin cognitif, de Mild Cognitive Impairment (MCI) et de maladie d’Alzheimer. Le régime Dietary Approaches to Stop Hypertension (DASH) conçu pour obtenir des bénéfices sur la santé cardiovasculaire insiste sur la réduction des apports en sodium et l’augmentation des apports en protéines, potassium, magnésium et calcium. Il préconise d’éviter les aliments sucrés et l’alcool. Le régime Mediterranean-DASH diet Intervention for Neurodegenerative Delay (MIND) est une combinaison des régimes méditerranéen et DASH. Les régime DASH et surtout MIND semblent aussi associés à un meilleur maintien des fonctions cognitives, mais les données disponibles sont plus hétérogènes.
Le jeûne intermittent ou les régimes cétogènes présentent des effets métaboliques potentiellement favorables, mais les données cliniques disponibles chez les sujets âgés restent limitées. La correction des carences vitaminiques, notamment en vitamines du groupe B, est importante, mais les supplémentations systématiques n’ont pas démontré d’effet significatif sur la prévention des troubles cognitifs. La consommation modérée de café et de thé (1 à 2 tasses/jour) est associée à une réduction du risque de maladie neurocognitive dans plusieurs études observationnelles. Le café pourrait contribuer à protéger contre le déclin cognitif grâce aux propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires de la caféine et par l’amélioration de la sensibilité à l’insuline et de la fonction vasculaire produite par la caféine. Le thé contient plusieurs substances bioactives, comme la caféine, la L-théanine et divers polyphénols et flavonoïdes susceptibles d’exercer des effets neuroprotecteurs et vasculaires.
Les compléments nutritionnels
Agathe RAYNAUD-SIMON (Gériatrie, Paris)
La dénutrition résulte d’une insuffisance d’apports nutritionnels par rapport aux besoins d’une personne. Les réserves en énergie, principalement localisées dans le tissu adipeux, ne sont pas mobilisables rapidement et le tissu adipeux ne libère pas de protéines indispensables au bon fonctionnement cellulaire. L’organisme puise alors dans les muscles pour libérer des acides aminés qui formeront des protéines et de l’énergie. La fonte musculaire peut être très rapide lors d’un épisode médical aigu, ou plus lente lors de maladies chroniques avec perte d’appétit. C’est cette fonte musculaire qui caractérise la dénutrition. La dénutrition peut être présente chez des personnes maigres, de poids normal ou en situation de surpoids ou d’obésité.
Les compléments nutritionnels oraux (CNO) sont des Denrées alimentaires destinées à des fins médicales spéciales (DADFMS). Ce sont des produits industriels prêts à l’emploi, à prendre par voie orale, destinés à apporter de l’énergie (glucides, lipides) et des protéines, pour compléter une alimentation insuffisante. Les CNO les plus souvent utilisés sont les mélanges polymériques (glucides, lipides et protéines) mais il existe aussi les CNO glucido-protéiques et des CNO contenant des protéines seules, des glucides seuls ou lipides seuls. Les CNO hyperénergétiques et hyperprotidiques représentent une option thérapeutique intéressante dans le cadre de la prise en charge de la dénutrition. Ils ont fait la preuve de leur efficacité pour augmenter les apports protéino-énergétiques et il est important d’en connaître les bonnes pratiques d’utilisation.
Les CNO se présentent sous diverses formes avec des goûts et textures variés. La texture des CNO est catégorisée selon l’International Dysphagia Diet Standardisation Initiative (IDDSI), une échelle internationale et standardisée des consistances solides et liquides. En cas de troubles de la déglutition, le niveau de texture à prescrire (IDDSI 0 à 4 pour les liquides) doit être déterminé par un bilan orthophonique.
Les CNO pédiatriques sont une gamme spécifique et les CNO adultes ne doivent jamais être utilisés chez l’enfant de moins de 3 ans.
En France, le remboursement de CNO par l’Assurance maladie est possible si le produit est inscrit sur la Liste des Produits et Prestations Remboursables (LPPR), qu’il existe une prescription médicale et que la personne concernée présente des critères de dénutrition tels que décrits par la Haute Autorité de Santé (HAS). Les situations dans lesquelles la prescription de CNO est recommandée sont bien définies par la HAS. Les CNO doivent faire partie d’une prise en charge nutritionnelle individualisée, globale, multimodale et pluriprofessionnelle, associée à des conseils diététiques et à de l’activité physique adaptée. Il est indispensable de surveiller régulièrement l’observance et l’efficacité des CNO, d’adapter ceux-ci si besoin, et d’identifier le moment où cette prescription peut être interrompue, soit parce que le patient a retrouvé une autonomie alimentaire avec les produits du commerce, soit parce qu’une nutrition artificielle devient nécessaire.
Enfin, il est important de distinguer les CNO des compléments alimentaires. Contrairement aux CNO, les compléments alimentaires n’apportent ni énergie, ni protéines. Il s’agit de micronutriments (vitamines et minéraux), de “substances à but nutritionnel ou physiologique “, ou de “plantes et préparations de plantes”. Les fabricants doivent montrer qu’il s’agit de produits non préjudiciables à la santé des consommateurs mais il n’est pas attendu de preuve scientifique de leur efficacité clinique. Ils ne sont pas remboursés par l’Assurance Maladie en dehors de prescriptions dans le cadre d’indications médicales bien définies (vitamine D ou vitamine B12 par exemple).
