Published 31 March 2026

Les séances de l’Académie*

*Résumés rédigés par Catherine Adamsbaum, Bernard Bauduceau, Jean-Noël Fiessinger, Nathalie Cartier Lacave, Jacques Delarue, Jacques Hubert, Jean-Pierre Richer, Alain Yelnik

 

Mardi 31 mars 2026

Séance dédiée : « Que devrait être le médecin de demain ?» »

Organisation : Catherine BADAMSBAUM

La relation humaine devrait-elle être au cœur de l’enseignement de la médecine.

Sabine SARNACKI (Doyenne de l’UFR de médecine Paris Cité)

La réponse à cette interrogation se trouve déjà depuis plus de 2500 ans dans le serment d’Hippocrate. : la relation humaines est un fondement de la médecine, elle est une rencontre entre deux vulnérabilités celle du patient et celle du médecin confronté à l’incertitude et au choix. Elément majeur dans l’attractivité des étudiants pour la médecine, celle-ci, comme l’ont montré plusieurs études décroit au cours des études. Plusieurs éléments participent à cette fragilisation de la relation humaine : la pression technologique avec le développement de l’informatisation,  la place dominante des examens complémentaires,  la pression organisationnelle,  mais aussi l’augmentation des attentes des patients.

Face à cette évolution les dernières réformes des études médicales ont créé des enseignements dédiés à la relation humaine avec dans le PASS une unité consacrée aux sciences humaines et sociales et le LASS permet l’entrée en médecine par la voie des sciences humaines. Au cours du premier cycle des études des enseignements, des ateliers de simulation relation-médecin malade ont été introduits. Cette évolution c’est confirmé dans le deuxième cycle avec notamment l’introduction d’une épreuve orale l’ ECOS qui juge le savoir être de l’étudiant. Si depuis toujours les stages hospitaliers ont été un lieu privilégié de formation à la relation médecin malade, l’évolution récente du système hospitalier et ses difficultés ont grandement altéré ce rôle : développement du dossier informatique, qualité de l‘encadrement, saturation des capacités d’accueils des lieux de stage, compréhension imparfaite des attendus liées aux réformes. Le doublement en 6 ans du nombre d’étudiants, la massification des connaissances, le raccourcissement de la durée des études, la diminution de l’attractivité hospitalo-universitaire participent à cette évolution. L’Académie nationale de médecine dans son rapport 25-04 sur la formation médicale a proposé 5 éléments clés : simplifier, raccourcir, professionnaliser, collaborer, humaniser. La formation devrait aussi favoriser l’acquisition de l’art de la relation interpersonnelle envers le patient et ses proches. Une réponse à cette évolution serait de promouvoir l’empathie chez les étudiants en médecine ciblant aussi bien les compétences communicationnelles que les valeurs humanistes qui leur sont transmises avec des modalités expérientielles impliquant des patients. C’est ainsi que l’Université Paris Cité pour le quinquennat 2025-2030 a créé l’unité de service UPPERS (Unité Parisienne pour l’enseignement et la recherche en santé) avec pour objectif l’évaluation des systèmes et institutions en pédagogie de la santé, l’étude des innovations pédagogiques, l’approche du facteur humain. L’arrêté du 27 janvier 2025 relatif à la participation des patients dans la formation pratique et théorique des études  de médecine constitue une autre évolution importante avec le développement des PROM dans la préparation à une consultation qui doit permettre à l’étudiant à écouter, développer son empathie, intégrer les valeurs du patients dans la décision médicale. Mais la qualité de la relation humaine se trouve bouleversée par le développement de l’IA imposant d’intégrer un enseignement de la santé digitale au cours du deuxième cycle des études médicales.

 

Le médecin de demain sera-t-il ingénieur de la santé ?

Stéphanie DECOOPMAN (Directrice du CHU de Rouen et ancienne directrice de la recherche et de l’innovation (DRCI) de l’AP-HP)

L’histoire de la médecine montre que chaque époque a redéfini la figure du médecin en fonction des savoirs disponibles et des traitements mobilisés. D’abord simple observateur, il devient anatomiste à la Renaissance. le XIXe siècle est marqué par la, clinique et l’expérimentation. Le développement de l’imagerie, les progrès de la pharmacologie risquent aujourd’hui de le réduire à un rôle de technicien. Mais une constante demeure, l’acte médical est le soin d’un individu singulier dans une relation de confiance et de responsabilité partagée. Si cette transformation s’inscrit dans une continuité historique elle pose la question du rôle du médecin face à l’ingénierie de la santé. Si la technique transforme indéniablement la pratique de la médecine, transforme-t-elle le médecin en ingénieur ?

Les perspectives ouvertes par le développement de l’intelligence artificielle (IA)  que ce soit dans l’aide à la décision, l’analyse des images, le développement de la chirurgie robotique, le recours au jumeau numérique bouleversent tant la formation des étudiants que la pratique médicale. Mais ces dispositifs restent des outils qui produisent une probabilité et non un jugement clinique et une responsabilité morale. Plusieurs éléments s’opposent à la réduction du médecin à un rôle d’ingénieur de la santé : une limite clinique : chaque patient est singulier et la décision partagée est un élément essentiel dans la décision médicale , une limite éthique qui au-delà de la technique s’impose dans la décision médicale.

Autant d’élément qui rendent nécessaire une sanctuarisation du temps dédié à la relation humaine et par la même un enjeu de financement dans l’évolution de l’offre de soin.

La médecine de demain ne peut être ni dans le rejet de la technologie ni dans la fusion avec l’ingénierie : une double compétence est indispensable imposant une évolution de la formation des médecins. Il est nécessaire désormais pour le futur médecin de parler tous les langages et d’avoir un exercice transdisciplinaire. Maintenir l’humanisme médical à l’ère des données dans une société percutée par l’évolution technique constitue une responsabilité et une exigence éthique forte

 

Que peut-on attendre du médecin de demain ? Permanence de l’art de soigner à l’ère de l’innovation

Pierre LE COZ (Académie nationale de médecine, Professeur de philosophie. UMR ADES, CNRS, EFS, Aix-Marseille Université)

Les attentes morales des patients reposent sur les principes fondamentaux de l’éthique médicale : autonomie, non-malfaisance, bienfaisance et justice. À partir de ces bases, le médecin se doit d’informer le patient, mais cette information dépasse la simple transmission de données. Selon Aristote (Physique, livre II), informer, c’est mettre en forme les informations en intégrant les dimensions affectives du patient (peurs, culpabilité, traumatismes, espoirs). Ce travail commence dès l’interrogatoire clinique, où l’esprit de finesse prime sur l’esprit géométrique.

L’annonce d’une mauvaise nouvelle illustre particulièrement cette complexité. L’intelligence artificielle, par exemple, ne peut saisir ni les plaintes sous-jacentes ni les mécanismes de défense du patient. Informer tout en rassurant relève d’un paradoxe : comme le souligne Épicure (Lettres et maximes), « la peur de la mort est ce qui nous fait le plus horreur ». Face à cette réalité, le médecin doit recourir à l’euphémisme, une figure stylistique essentielle en médecine. Aristote (Rhétorique, livre II) rappelle qu’il faut « appeler les choses par des noms qui les rendent honorables ». Ainsi, l’annonce d’une mauvaise nouvelle doit allier vérité et douceur, incarnant la vertu de la bienveillance.

 

Le médecin et le patient de demain : des enjeux scientifiques, sociétaux et éthiques.

Jean-François DELFRAISSY (Académie nationale de médecine, président du comité consultatif national d’éthique)

Le patient est au cœur du système de soins. La maladie appartient au patient et non pas au médecin ou au système de soins (M. Foucault). Or notre système de santé fondé sur la solidarité qui tend vers l’égalité d’accès aux soins est fragile. Le patient de demain sera plus informé et davantage impliqué grâce aux technologies numériques mais cette fracture numérique peut créer de nouvelles inégalités pour les plus âgés, les plus fragiles. En outre les patients sont peu conscients des coûts de santé et souvent plus individualistes que solidaires. Le médecin devra donc jouer un rôle essentiel de médiateur et de guide face à la complexité des décisions médicales, d’où l’importance du dialogue.

Dans ce contexte le système de soins est en évolution : le vieillissement de la population, la part prise par les maladies chroniques qui représentent 65% de dépenses de santé, les innovations majeures mais couteuses, le développement de l’intelligence artificielle introduisant un tiers dans le dialogue médecin malade, la financiarisation de la médecine.

Dès lors comment garantir l’accès aux innovations tout en maintenant la soutenabilité dans un système solidaire. Les dépenses de santé continuent d’augmenter avec l’arrivée de thérapies innovantes et très couteuses. La consommation de médicaments remboursés représente 10.5% des dépenses de santé en 2024. Paradoxalement si le coût unitaire est faible en France la consommation en soins est très importante d’où la nécessité de développer une culture de la sobriété ne médecine et d’insister sur la prévention. La prévention ne représente que 5 à 6% du budget santé alors que 80% de l’état de santé dépend de facteurs sociaux, culturels, environnementaux et alimentaires posant ainsi la question de la place du médecin de première ligne dans une vision renouvelée de la prévention. Les transformations nécessaires du système de santé soulèvent de nombreux enjeux éthiques. L’éthique biomédicale ne peut être réduite à un simple accompagnement des évolutions technologiques ou organisationnelles elle constitue à la fois un outil d’aide à la décision et une valeur fondatrice orientée vers la recherche du juste et du bien, définis collectivement.

En définitive face à ces enjeux pour le médecin et le malade « Ce qui compte, c’est d’être vrai et alors tout s’y inscrit, l’humanité et la simplicité » (Albert Camus).