CANNABIS ET SANTE
Position de l'Académie Nationale de Médecine sur le cannabis
Paul Lechat
(23 juin 1998)
(Bull. acad. natle méd. 1998)
L'Académie nationale de médecine a pris connaissance avec intérêt
1 ‑ des dernières statistiques de l'ONU montrant que le cannabis vient actuellement, de par le nombre de ses consommateurs dans le monde, au 1er rang des drogues classées illicites ;
2 ‑ du rapport no 39 de l'Académie des Sciences, Intitulé « Aspects moléculaires, cellulaires et physiologiques des effets du cannabis », publié en avril 1997 ;
3 ‑ du rapport établi en mai 1998, sous la direction du Pr. Bernard Roques, intitulé "Problèmes posés par la dangerosité des «drogues»". Les conclusions de ce dernier rapport, qui mériteraient une longue discussion, sont largement fondées sur des données de biologie moléculaire.
Pour sa part, l'Académie nationale de médecine, s'en tenant au domaine de compétence qui est le sien, tient à préciser sa position actuelle sur le cannabis sous la forme des réflexions et suggestions suivantes
I. Les effets psychotropes du cannabis chez l'homme sont connus depuis très longtemps.
Ils ont été scientifiquement décrits, en 1845, par le psychiatre J, Moreau (de Tours) après des observations faites sur lui‑même et sur des adeptes de cette drogue. Dans son ouvrage "Du hachisch et de l'aliénation mentale", Moreau décrit les effets du cannabis: euphorie, dissociation des idées, impulsions irrésistibles, illusions et hallucinations. Depuis lors, de nombreuses publications ont confirmé ces observations cliniques princeps et ne permettent pas de dire que le cannabis est dénué de neurotoxicité.
Deux points méritent d'être soulignés à ce propos, l'un d'ordre général et l'autre spécifique au cannabis ;
1 ‑ Comme pour toute substance pharmacologiquement active, la toxicité du cannabis dépend de l'importance, de la fréquence et de la régularité de sa consommation, ainsi que de la personnalité du consommateur. Elle dépend évidemment de la dose des principes actifs qui pénètrent dans l'organisme. Ici, il s'agit principalement du delta‑9‑tétrahydrocannabinol (THC), qui va se fixer sur un site récepteur du cerveau. La quantité de THC fixée dépend de sa concentration dans la préparation de cannabis utilisée. Or, l'apparition récente sur le marché de cannabis à très forte teneur en THC, en provenance des Pays‑Bas en particulier, en augmente d'autant la toxicité et ne peut que susciter l'inquiétude.
2‑ La spécificité du cannabis tient à sa pharmacocinétique, précisément à sa longue durée de séjour dans l'organisme (environ 8 jours après une prise). Le THC va donc s'accumuler en cas de prises répétées, ce qui explique sa présence dans l'organisme pendant très longtemps.
II. L'association de plus en plus fréquente de la consommation de cannabis à celle d'autres drogues psychoactives, telles l'alcool et maintenant l'ecstasy ou des médicaments comme les benzodiazépines, en accroît fortement les dangers.
III. Les perturbations de la vigilance et des performances psychomotrices, et les hallucinations induites par le cannabis s'avèrent particulièrement dangereuses chez les conducteurs d'un moyen de transport.
Ceci a conduit l'Académie nationale de médecine, dans sa séance du 28 avril 1998, à approuver le projet de loi prévoyant le contrôle de la présence de drogues, dont le cannabis, chez les conducteurs de véhicules impliqués dans un accident mortel de la circulation. L'Académie a même proposé d'étendre de dépistage aux conducteurs impliqués dans des accidents de la circulation consécutifs à des conduites manifestement dangereuses.
IV. Une éventuelle interférence du cannabis sur la reproduction humaine mériterait une étude approfondie.
On ne dispose en effet sur ce sujet que d'observations limitées sur une oligospermie et des altérations morphologiques des cellules spermatiques chez quelques fumeurs de cannabis, présentées en 1976 et 1977 par Hembree et collaborateurs à la Tribune de notre Académie. L'identification de récepteurs du THC au niveau de l'utérus de souris (Paria et collaborateurs) et des spermatozoïdes humains (Schuel et collaborateurs) selon des rapports présentés à un congrès international sur la marijuana tenu à New York en mars 1998, confirme une possibilité d'interférence du THC sur la reproduction et devrait susciter des recherches épidémiologiques chez les utilisateurs de cannabis.
Bien que le cannabis soit dépourvu de propriétés tératogènes, sa consommation au cours de la grossesse, au même titre que celle du tabac à laquelle elle est presque toujours associée, peut avoir des effets néfastes sur le foetus, effets qu'il conviendrait aussi de mieux préciser.
V ‑ Les applications thérapeutiques du cannabis et de ses dérivés de synthèse.
Des tentatives d'applications thérapeutiques du cannabis et de ses dérivés de synthèse ont été faites pour traiter : la douleur, les vomissements induits par la chimiothérapie du cancer, le glaucome, l'anorexie des malades atteints du sida, la spasticité musculaire des malades atteints de sclérose en plaques. Aucune supériorité de ces produits n'a été démontrée à ce jour par rapport à des médicaments classiques, non toxicomanogènes, utilisés dans ces indications.
VI ‑ Les mesures capables de diminuer la consommation du cannabis sont d'ordre essentiellement préventif, aussi bien pour le cannabis lui‑même que pour ses associations.
À ce titre, l'Académie nationale de médecine renouvelle son souhait, du 27 juin 1995, de voir assurée dans les établissements scolaires, dès le plus jeune âge possible, une information précise et objective sur les risques de l'usage des drogues, y compris de celui du cannabis et de ses associations, ceci dans le cadre d'une véritable éducation à la santé. Un tel enseignement devrait être assuré par des médecins spécialement formés.
VII ‑ L'Académie nationale de médecine souhaite que les mineurs consommateurs avérés de cannabis soient soumis à un encadrement médicosocial approprié et contrôlé.
MOTS CLES : cannabis. toxicomanie cannabis. comportement adolescent.
KEY WORDS (Index Medicus) : cannabis. marijuana abuse. adolescent, behaviour
Ce texte, présenté en séance plénière mardi 23 juin 1998, a été adopté à l''unanimité.