LA LUTTE CONTRE L'ALCOOLISME
Positions de l'Académie nationale de médecine
Comment développer et améliorer les actions de prévention dans le système de santé français ?
(Tubiana M., Legrain M.)
Extrait du rapport adopté le 5 février 2002
Alcool
(Bull.Acad. Natle. Med, T 186, n°2, 2002, pp.469-472.)
Il y a en France environ cinq millions de personnes dont la consommation d’alcool est à risque et deux millions d’alcoolo-dépendants. Avec 40 000 décès par an, dont 23 000 de maladies qui lui sont directement attribuables, la mortalité liée à la consommation d’alcool reste en France l’une des plus élevées au monde et représente la deuxième cause de mortalité prématurée, après le tabac, malgré une diminution régulière de la consommation depuis cinquante ans [130, 140]. Il faut ajouter que si une consommation de deux verres par jour (20g/j) est acceptable, elle ne peut être conseillée car dans les enquêtes épidémiologiques la mortalité totale augmente au-delà de cette limite chez l’homme et chez la femme, tandis qu’un risque , certes minime, subsiste au-dessous chez des sujets particulièrement vulnérables. En effet, on ne peut ignorer les susceptibilités individuelles. En France, « moins c’est mieux » reste une maxime d’actualité. La décroissance de consommation s’est malheureusement accompagnée en France du remplacement de la consommation journalière, au cours des repas, par un mode aigu, toxicomaniaque, de fin de semaine, notamment chez les jeunes et les adolescents [123, 125]. Produit de plaisir et festif, l’alcool est accepté et même intégré dans notre mode de vie ; la levée d’inhibition et la perte de contrôle qu’il provoque induisent ainsi des violences en milieu familial, professionnel et public qui conduisent fréquemment au suicide, au crime et aux accidents ainsi qu’à la désocialisation par le divorce, le chômage ou l’emprisonnement.
La prévention de l’alcoolisation en France se heurte à de puissants intérêts économiques et aux pesanteurs socioculturelles d’un vieux pays viticole où le pouvoir a toujours balancé entre laxisme et répression, faisant de ce thème de prévention celui qui a toujours ligué contre lui le plus grand nombre d’intérêts particuliers [133, 138, 152]. Les intérêts économiques liés à la production viticole tendent aujourd’hui à être remplacés par de puissants lobbies industriels qui, liés aux milieux publicitaires, se sont opposés avec efficacité aux tentatives, souvent modestes, de prévention. C’est ainsi que le versant alcool de la loi Evin du 10 janvier 1991 a été réduit à néant au travers de retouches successives qui font que l’alcool continue à être promu à la radio et par affichage.
Ce laxisme grandissant accompagne une évolution du système d’accueil de l’alcoolique et des personnes ayant des difficultés avec l’alcool. En effet, sous la pression des faits [127], la mission curative l’emporte désormais sur la mission de prévention. Les Centres de Cure Ambulatoire en Alcoologie, pris en charge par l’assurance maladie, ont succédé depuis 1998 aux Centres d’Hygiène Alimentaire et d’Alcoologie qui étaient financés par l’Etat depuis 1983. La mission préventive, et son financement, sont réduits aujourd’hui au minimum [128]. Le problème de la prévention secondaire doit donc être complètement repensé.
Dans le même temps, le Haut Comité d’Etudes et d’Information sur l’Alcoolisme créé en 1954 auprès du Premier ministre a été rattaché auprès du Ministre en charge de la santé en 1986, pour disparaître avec la création du Haut Comité de la Santé Publique en 1992. La mission interministérielle n’est réapparue qu’en 1999, au sein de la Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie (MILDT) qui n’est chargée, qu’entre autres, de l’alcool.
Les industriels de l’alcool ont poussé leur avantage en finançant un organisme de recherche (l’IREB) et une association (Entreprise et Prévention) destinée à prévenir les effets néfastes de l’alcoolisation. Ces initiatives laissent croire qu’une action est menée alors que les moyens mis en œuvre sont modestes ; elles accréditent l’idée que les intérêts industriels peuvent se confondre avec ceux de la santé publique. Ainsi les années 1990 ont été une décennie de régression en ce qui concerne la prévention des conséquences sur la santé de l’alcoolisation. Une volonté politique prolongée est donc nécessaire pour changer l’attitude de la population. Il est proposé :
- de réduire l’offre d’alcool :
· par une réduction de la production avec orientation vers les produits de haut de gamme dont le prix élevé, bien que dissuasif, permettra le maintien du niveau de vie du producteur ;
· par la limitation par voie législative (taxation des boissons alcooliques au-dessus de la moyenne européenne, interdiction de vente aux mineurs appliquée dans les grandes surfaces, harmonisation de l’heure de fermeture des boites de nuit, interdiction de vente dans les stations services) ;
· par la promotion de boissons sans alcool.
- de réglementer la publicité en rétablissant dans sa rationalité d’origine du 10 janvier 1991 le versant alcool de la loi Evin en n’autorisant que l’information dans les médias écrits à l’exclusion de tout autre support ;
- de prendre en compte la crise de la jeunesse ainsi que les problèmes sociaux tels la précarité, le chômage, l’habitat, l’architecture des grands ensembles, le désarroi des jeunes et les pesanteurs socioculturelles ;
- d’informer le public avec un message objectif et une pédagogie dépassant une vision purement quantitative de la consommation pour aboutir à la notion de risque alcool [128]. Il conviendra donc :
· pour le public scolaire, d’intégrer les notions sur l’alcool et le risque alcool précocement dans l’enseignement primaire et secondaire en l’incluant dans un programme répétitif alimentation/nutrition et de donner aux jeunes des repères et des règles, non comme des interdits mais comme des moyens d’épanouissement ;
· pour le public adulte, de renforcer les moyens d’intervention associatif, le rôle des médias et les actions en milieu de travail et de souligner les risques pour le futur bébé de la consommation d’alcool lors de la grossesse [118].
- de détruire les grands mythes socioculturels alcoolophiles tels « l’alcool réchauffe » ou « l’alcool donne des forces » ;
- de repenser la prévention secondaire vu l’évolution des Centres d’Hygiène Alimentaire (CHA). L’orientation pourrait se faire vers un dispositif en réseau où se coordonneraient médecins généralistes, travailleurs sociaux, associations, formations spécialisées de proximité à renforcer et à soutenir. Il est capital que les médecins de famille identifient précocement le mésusage de l’alcool, coordonnent les actions et les évaluent ;
- de promouvoir et renforcer les formations initiales et continues des professionnels de santé (enseignement synthétique obligatoire depuis 1981, nouveau programme 2001 des études médicales), et de veiller à la formation de formateurs ;
- de multiplier les contrôles routiers de l’alcoolémie afin que leur probabilité devienne dissuasive, notamment pendant les week-ends et à la sortie des lieux de réunion ; d’élargir la législation aux autres modes de locomotion ;
- de remettre en cohérence certains aspects législatifs et réglementaires désuets, voire ridicules, comme l’article L. 232-2 du code du travail qui interdit l’alcool sur les lieux de travail sauf le vin, la bière, le cidre, le poiré et l’hydromel ;
- de promouvoir et renforcer les moyens d’étude et de recherche des organismes publics (INSERM, OFDT) car malgré l’omniprésence de l’alcool dans la société française, il persiste bien des domaines où les connaissances sont parcellaires.
Ces mesures, outre leur bénéfice pour la santé publique, auraient aussi pour intérêt de réduire les coûts sanitaires considérables induits en France par les effets néfastes de l’alcool
L’Académie, saisie dans sa séance du mardi 5 février 2002, a adopté ce rapport à l’unanimité.
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(Addiction, tabac, alcool, drogues illicites)
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