Positions de l'Académie nationale de médecine
LA LUTTE CONTRE L'ALCOOLISME
Alcool et modération : clarifier l’information du consommateur
Roger NORDMANN* Au nom de la Commission V-B (Addictions)
Rapport adopté le 28 novembre 2006
Bull. Acad. Natle Méd., 2006, 190, no 8, 1803-1808
La prévention de la consommation excessive d’alcool est l’un des objectifs de la loi de Santé publique du 9 août 2004. Comme le souligne à juste titre le plan gouvernemental alcool 2004- 2008, pour contribuer à cette prévention, il apparaît indispensable de clarifier les limites de la « consommation modérée », notion floue à l’heure actuelle. Ceci est d’autant plus nécessaire que le Conseil de modération et de prévention, créé par décret du 4 octobre 2005, doit siéger à brève échéance.
Alors que la majorité de nos concitoyens pense avoir une attitude « responsable » vis-à-vis de leur consommation d’alcool, qu’ils estiment « modérée », les études épidémiologiques démontrent qu’en plus des sujets alcoolo-dépendants (que l’on dénommait autrefois « alcooliques ») près de 3 millions de Français ont une consommation « à risque », alors qu’ils n’en sont le plus souvent pas conscients.
A l’évidence, il serait souhaitable de pouvoir préciser à chaque consommateur la limite au-delà de laquelle l’usage dont il est coutumier devient « à risque ». Cet idéal n’est hélas pas réalisable à l’heure actuelle, car cette limite varie d’individu à individu en fonction de nombreux facteurs, notamment génétiques, encore mal définis. Il est, de ce fait, impossible de définir un seuil individuel de sécurité totale.
Les messages de prévention doivent donc se satisfaire de recommandations globales, résultant d’enquêtes réalisées sur de très vastes populations. Celles-ci ont établi que, quelle que soit la boisson considérée (vin, bière, cidre ou spiritueux), le facteur essentiel à prendre en compte est la quantité d’alcool consommée.
Comment dès lors rendre ce seuil intelligible à l’ensemble de la population?
Pour tenter d’y répondre, l’Organisation mondiale de la santé a eu recours à la notion de « verres standard » liée au fait que le volume d’une consommation de boisson alcoolique délivrée dans un lieu public (café ou restaurant) contient environ la même quantité d’alcool.
Cette modalité d’expression des messages de prévention en « verres standard » présente cependant de nombreux inconvénients :
- la consommation en dehors des lieux publics n’a pas recours à des verres standardisés ; de plus, les verres sont souvent remplis à nouveau avant d’avoir été totalement vidés, empêchant de ce fait tout calcul en verres consommés ;
- de nombreuses boissons alcooliques mises sur le marché ont un degré alcoolique différant fortement des normes utilisées pour définir le volume du « verre standard » correspondant (ceci notamment pour certaines bières visant en particulier les jeunes, dont le degré alcoolique est beaucoup plus élevé que celui des bières traditionnelles et qui sont souvent commercialisées en conditionnements « prêt à boire », dont le volume est sans rapport avec celui du « verre standard » correspondant) ;
- la notion de « verre standard » n’est pas définie de façon univoque en France et à l’étranger :
• En France, les messages de prévention diffusés jusqu’ici se fondent sur un « verre standard » contenant environ 10 grammes d’alcool (soit 7 cl pour un apéritif à 18°, 10 cl pour un vin à 12°, 25 cl pour une bière à 5° et 3 cl pour un spiritueux à 45°). Cependant, les documents préparatoires aux Etats généraux de l’alcool indiquent, de façon surprenante, que la verrerie standardisée de la restauration délivre 12 grammes d’alcool (soit 12 cl de vin à 12,5° ou 4 cl de whisky à 40°).
• A l’étranger, le contenu en alcool d’un « verre standard » diffère notablement de pays en pays (7,9 g. en Grande-Bretagne, 12 aux USA, 13,6 au Canada, plus de 20 au Japon).
Compte tenu de ces inconvénients, il apparaît nécessaire que les messages de prévention d’une consommation « à risque » fassent appel à la quantité d’alcool consommée (exprimée en « unités alcool » correspondant à 10 grammes) et non en « verres standard ».
Pour sa part, l’étiquetage de tous les conditionnements de boissons alcooliques devrait indiquer, en caractères aisément lisibles, leur contenu en « unités alcool. » A l’heure actuelle, cet étiquetage comporte le volume du contenu ainsi que le volume d’alcool pur présent dans 100 ml. Seul un calcul relativement complexe, faisant intervenir le poids spécifique de l’éthanol, permet d’en déduire la quantité d’alcool. L’indication du contenu en « unités alcool » permettrait à l’usager de mieux adapter sa consommation aux messages de prévention :
- pas plus de 4 unités pour l’usage ponctuel ;
- pas plus de 21 unités par semaine, soit 3 par jour en moyenne, chez l’homme
- pas plus de 14 unités par semaine, soit 2 par jour en moyenne, chez la femme ;
- abstention de toute consommation d’alcool au moins un jour par semaine.
A titre d’exemple, l’étiquetage d’une canette de 50 cl de bière à 10° indiquant que son contenu correspond à 4 « unités alcool » permettrait aisément à son consommateur de se rendre compte que cette seule consommation lui fait atteindre le seuil à ne pas dépasser lors d’une consommation ponctuelle.
De même, l’indication du contenu en « unités alcool » (accompagnée de préférence d’une échelle graduée en unités pour les conditionnements autres que les prêts-à-boire) faciliterait grandement l’information des sujets consommant plusieurs variétés de boissons au cours d’une occasion ponctuelle ou d’une journée, information que l’étiquetage actuel ne permet guère d’appréhender.
L’étiquetage systématique des boissons alcooliques en « unités alcool » permettrait ainsi au consommateur de se situer aisément par rapport au seuil critique qu’il lui est recommandé de ne pas dépasser. Il est cependant nécessaire d’insister sur le fait que ce seuil n’est pas une donnée mathématique adaptée à tout consommateur. Il ne représente, en effet, qu’un compromis entre, d’une part, le plaisir et les éventuels effets bénéfiques d’une consommation « modérée » et, d’autre part, les risques avérés d’une consommation excessive. Il n’est pas adapté à une catégorie importante de situations particulièrement « à risque », pour lesquelles l’abstention de toute consommation alcoolique doit être préconisée. Il en est ainsi notamment de la grossesse, de la conduite automobile, d’un travail sur machine dangereuse ainsi que de la prise de médicament ou autres substances susceptibles de potentialiser les effets de l’alcool.
RECOMMANDATIONS
L’objectif numéro 1 de la Loi de Santé Publique du 9 août 2004 étant de réduire de 20% d’ici 2008 la consommation annuelle moyenne d’alcool par habitant, il apparaît indispensable de remplacer, dans les messages de prévention destinés à la population générale, le concept flou de consommation « avec modération » par des donnés quantitatives.
A cet effet, l’Organisation Mondiale de la Santé a établi des recommandations exprimées en « verres standard », la verrerie de la restauration étant standardisée de façon à délivrer la même quantité d’alcool, quelle que soit la nature de la boisson alcoolisée considérée.
Cette expression en « verres standard » n’est cependant pas satisfaisante à la fois en raison de l’absence de définition unanimement acceptée de la quantité d’alcool à délivrer dans un « verre standard » et des modalités de la consommation des boissons alcooliques (qui a lieu pour une large part en dehors des restaurants ou cafés.)
En conséquence, l’Académie nationale de médecine émet les recommandations suivantes :
- En raison de l’imprécision des notions de « consommation avec modération » et de « verres standard » les messages destinés à la population générale devraient exprimer les limites de consommation qu’il est recommandé de ne pas dépasser non en « verres standard » mais en « unités alcool », une unité correspondant à 10 grammes d’éthanol.
- L’étiquetage de tous les conditionnements de boissons alcooliques devrait donc indiquer systématiquement leur contenu en « unités alcool » et ceci de façon très lisible et quelle que soit la nature de la boisson considérée.
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L’Académie, saisie dans sa séance du mardi 28 novembre 2006, a adopté le texte de ce rapport à l’unanimité (moins quatre abstentions).
Pour copie certifiée conforme,
Le Secrétaire perpétuel,
Professeur Jacques-Louis BINET
02/12/200
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* Membre de l’Académie nationale de médecine, Président de la Commission « Addictions »