Publié le 10 avril 2019

Mardi 9 avril 2019

Institut de France  23, quai de Conti, 75006 Paris

 

 

Introduction par Jean-François Bach, Immunologiste, secrétaire perpétuel honoraire de l’Académie des sciences, membre de l’Académie nationale de médecine

Tous les outils utilisant des écrans ont pris une place considérable dans la vie de chacun mais plus particulièrement des enfants. Cette évolution représente à beaucoup d’égards un grand progrès mais elle expose, en cas de surexposition, à des effets délétères pouvant aller jusqu’à faire évoquer une véritable addiction. Il revient à la famille et aux enseignants de mettre en œuvre les mesures d’accompagnement d’une « vigilance raisonnée » permettant de limiter les risques encourus par une utilisation incontrôlée des différentes formes d’écran.

 

Addiction aux drogues et pathologies comportementales et sociales par Michel LEMOAL,  Neuroscientifique du comportement, professeur émérite à l’université de Bordeaux, membre de l’Académie des sciences.

Le syndrome d’addiction aux drogues évolue selon trois caractéristiques correspondant à l’atteinte de modules neuronaux spécifiques : 1) une atteinte des capacités d’autorégulation (impulsivité), 2) un état affectif négatif en l’absence de drogue, provoquant la rechute, 3) un usage compulsif pour éviter le syndrome de sevrage. Il existe une vulnérabilité individuelle. La poly-consommation est banale. Le concept d’addiction s’est élargi et médiatisé à l’usage incontrôlé de nouveaux « objets » tels les jeux d’argent, jeux en ligne, internet, écrans, réseaux sociaux, nourriture, sexe, amour, achats pathologiques, exercice physique…. On parle d’« addictions comportementales » ou de « conduites problématiques ». L’existence d’un syndrome de sevrage n’a pas été établie. La question du pourquoi conduit à évoquer les pathologies comportementales et sociales, possibles marqueurs d’une société pathogène.

 

Les vulnérabilités sociales et culturelles face aux écrans : approche anthropologique et communicationnelle par Pascal PLANTARD, Anthropologue des usages des technologies numériques, professeur à l’université Rennes 2.

Les technologies numériques correspondent à quatre domaines : l’informatique, internet, les techno-imaginaires et les usages. Les usages sont des ensembles de pratiques socialisées. La socialisation des technologies correspond à un cycle : innovation, massification, banalisation. Rares sont les parents qui déclarent partager une activité numérique avec leurs enfants. Ce sont les jeunes de famille populaire qui, dans leur chambre, sont le plus fortement équipés. Ce fort équipement numérique joint à des pratiques numériques intensives sont négativement liés aux performances scolaires.  Il faut cependant remarquer qu’il en est de même du non usage d’internet alors qu’un usage récréatif est positivement lié à ces performances. De nombreuses inégalités d’usages perdurent : elles sont sociales (inégalités éducatives), culturelles (fortes tensions entre les normes sociales, culturelles, éducatives scolaires et les usages numériques des enfants et des adolescents). Elles sont aussi psychiques : communication médiatique agressive autour du numérique, algorithmes « addictifs » issus de l’économie de l’attention (jeux vidéos, publicité…). Des pistes prometteuses sont représentées par la compensation territoriale des inégalités, l’amorçage d’une prise de conscience (éducation, enseignement, travail social…), et l’émergence d’un profil d’adolescent « tacticien » pour qui internet permet de transformer la contrainte scolaire en plaisir d’apprendre.

 

Les écrans et le tout jeune enfant par Bruno FALISSARD, Pédopsychiatre, professeur à l’université Paris-Sud, membre de l’Académie nationale de médecine.

Le tout jeune enfant semble avant tout préoccupé par le manger, le dormir et la proximité sécurisante de ses parents. En fait, il y a bien plus : il emmagasine une quantité phénoménale d’informations, dont certaines sont d’une importance toute particulière car elles relèvent des modalités d’interaction entre les humains. Comment interpréter un regard, l’intonation d’une voix, un sourire, un haussement de sourcil ? Tout cela nous est tellement familier que nous oublions à quel point ces signes sont d’une grande subtilité et indispensables à la vie en société. Les parents « connectés » sont tant habitués à vivre en permanence simultanément avec leurs pairs et avec un ou plusieurs écrans qu’ils sont susceptibles d’agir de même avec leurs jeunes enfants (ne pas envoyer des SMS ou des tweets tout en donnant le biberon !). Il y a alors un risque de carence développementale chez les jeunes enfants. A l’heure actuelle, les données scientifiques qui étayent cette crainte sont encore très minces, mais doit-on attendre la survenue d’authentiques troubles du développement pour commencer à s’en inquiéter? Au principe de précaution, doit se substituer le principe de préoccupation…

 

Le pré-adolescent et l’adolescent par Serge TISSERON, Psychiatre, chercheur associé à l’université Paris-Diderot, membre de l’Académie des technologies

L’adolescence a toujours été une période de crises liées aux bouleversements pubertaires. Les technologies numériques y prennent aujourd’hui leur part. La quête de partage sur les réseaux sociaux permet à certains de gagner une meilleure intelligence relationnelle, tandis qu’un usage modéré des jeux vidéo contribue à accélérer leurs capacités de prise de décision. Mais, pour certains adolescents, ces technologies peuvent constituer des formes d’échappatoires à leurs inquiétudes (quête illusoire d’estime de soi) au détriment de la prise de recul et de sa propre maîtrise, et au risque d’aggraver leur sentiment de solitude. Ils y sont hélas encouragés par les fabricants de contenus numériques, qui cultivent l’angoisse de manquer un événement important et exaltent les popularités virtuelles. Ces adolescents sont alors particulièrement menacés par les quatre jungles qui sévissent sur Internet : celle des modèles économiques organisés par la capture permanente des données personnelles, celle de l’économie de l’attention, celle de la pornographie, et celle de l’information en continue et des « fake news ». Des remèdes sont possibles, qui impliquent les pouvoirs publics, l’institution scolaire et les parents.

 

Horloge interne, lumière et médias électroniques : la conduite à risque des enfants et adolescents par Yvan TOUITOU, Chronobiologiste, chercheur à la Fondation ophtalmologique Adolphe de Rothschild, membre de l’Académie nationale de médecine.

Chez les adolescents, grands utilisateurs de toutes sortes de consoles (89% des adolescents ont un smartphone, 35% ont une tablette) y compris tard le soir, le retard de phase est associé chez 30 % à une dette de sommeil ;  25 % dorment moins de 7 heures, 12% se plaignent d’insomnie chronique, et 6 % se réveillent la nuit pour jouer sur Internet. De plus, l’exposition nocturne à la lumière augmente la vigilance, favorise le coucher tardif, accroît la privation de sommeil et freine la sécrétion de mélatonine, hormone impliquée dans l’endormissement. La mauvaise qualité du sommeil a pour corollaire une altération des capacités d’apprentissage entraînant des difficultés scolaires, des troubles d’anxiété, de dépression et du comportement. Même l’intensité lumineuse faible des LED (light-emitting diode), présente dans les différents écrans et riche en lumière bleue, désynchronise l’horloge. Ce véritable « jet lag social » – l’horloge n’étant plus en phase avec la vie sociale- entraîne des désordres notables qui se manifestent par la fatigue et la somnolence diurne, unanimement remarquées dans les établissements scolaires. La baisse des performances scolaires et le repli sur soi de l’adolescent sont deux signaux essentiels qui doivent alerter les parents. Il convient d’insister sur la fausse bonne idée d’une récupération du sommeil le week-end alors que ce sommeil ne fait qu’accroître la désynchronisation de l’enfant.

 

Conclusion par Pierre Léna, Astrophysicien, co-fondateur de la main à la pâte, membre de l’Académie des sciences.

L’accent est mis sur un appel à la vigilance raisonnée correspondant à un principe de préoccupation. Les écrans ont un effet physique mais présentent surtout l’intérêt d’être une interface matérielle avec le monde numérique. Cette interface est appelée à évoluer avec l’accompagnement des images par d’autres outils de communication telles que la commande vocale et l’assistance personnelle. Une solution se trouve, non dans l’interdiction, mais dans l’auto-éducation : apprendre à se servir de ce nouveau monde…